INTERVIEWS AUDIO & VIDEO

 
Présentation de « Donne moi de mes nouvelles »
Chanson Boum + Pollen
2005


Interviews audio & video :
Présentation de « Donne moi de mes nouvelles » : Chanson Boum + Pollen - 2005
ALAIN LEPREST : NU COMME LA VERITE : Les 27 et 28 mars 2011 Allain Leprest et Jean Louis Foulquier se retrouvent pour deux entretiens filmés


 
En « mixant un peu » deux interviews donnés quelques jours après la sortie du CD en octobre 2005, celle du dimanche 23 octobre à minuit (45 mn) sur France Culture « Chanson boum » présentée par Hélène Hazéra,
et celle du vendredi 21 octobre à  22h30 ( 30mn) sur France Inter « Pollen, les copains d’abord » présentée par Jean Louis Foulquier
 
 
Chanson boum :
 
Hélène Hazéra (HH) : Bonsoir Allain Leprest..
Allain Leprest (AL) Bonsoir Hélène
HH : Ben c’est bien gentil de venir nous voir, sans bouquet de fleurs, mais avec un nouvel album « Donne moi de mes nouvelles », dans lequel il y a plein de nouvelles belles chansons…
AL : Merci…
HH : Et puis quelques anciennes..
AL : Oui, oh ça chevauche presque deux dizaines d’années, mais c’était des chansons que je n’avais pas enregistrées, ça me faisait plaisir de les marquer, de les graver quoi. Et puis je trouve qu’elles s’inscrivaient dans ce disque là, c’était pas des pièces rapportées.. et qu’il y avait peut être une cohérence avec les chansons nouvelles.
HH : Est ce que la chanson est triste ?
AL :Eh bien je pense, que sans être triste, elles sont souvent marquées de mélancolie, les chansons qu’on aime bien… sue ce soit celles, les belles de Gainsbourg.. il y a très peu de chansons véritablement gaies qui retiennent l’attention sur des décennies.
HH : C’est curieux, parce qu’en même temps on dit que la chanson doit être légère, et c’est pas complètement faux…
AL : Ca peut être : mélancolique et légère, les chansons de Trenet, il y a deux ou trois chansons où il parle notamment de pendaison. C’est pas spécialement gai.
HH : Et de ses fantômes , il y a des fantômes qui arrivent, c’est bizarre..
AL : Ouais, oui et puis bon sans compter… Mais bon c’est ce que je pense, c’est pas ma ( ?), quand on écrit c’est souvent dans la solitude, en ce qui me concerne, c’est souvent la nuit. Et toutes ces choses qu’on brasse dans la journée etc.. Moi, quand j’ai envie vraiment de me marrer, j’ai pas envie d’écrire des chansons. Alors, ce qui fait que ces moments là, ils amènent une certaine gravité peut être.
HH : Tu n’es pas un homme du désespoir en tous cas.
AL : Non ! Ah non, je n’ai jamais côtoyé le bord des falaises etc.. Précisément parce que la chanson permet, je veux dire, de rebondir..
HH : Parce que s’il y a de la tristesse, il y a en même temps énormément d’énergie  et énormément d’observation des alentours…Al : Oui
HH.. on a l’impression que tu es comme un phare avec le faisceau qui tourne en permanence pour absorber et puis…
AL : Je l’espère et puis, heu, et puis on a finalement, j’ai, par le monde du travail et tout, une culture un peu citoyenne., de mouvements etc.. de regard sur la société et puis surtout de solidarité, de regroupement, ce qui permet d’être moins seul quoi, de ne pas être un pauvre chanteur solitaire, et refermé sur ses plaies.
HH : Qui se retrouve dans sa loge en train de se démaquiller..
AL : Oui toujours cette culture..
HH : Avec des groupies qui veulent la célébrité des fans..
AL : (Rires) C’est trop dire !
HH : On pourrait peut être écouter une chanson, la chanson titre.. Elle a une histoire ?
AL : Oui elle a une histoire, disons qu’il est marqué quand même ce disque, par une petite douleur va-t-on dire, sentimentale, et qui a tendance à se… Alors, ça permet de la cicatriser, c’est un peu du mercurochrome, les chansons, sur ce genre de plaies quoi…
HH : Y’a pas des fois que tu grattes un peu justement pour que ça te fasse mal, et que tu sois un petit peu encore plus ( ?) ?
AL : Ah je ne pense pas  être maso ! En tous cas ça permet..
HH :C’est plus difficile d’être amoureux sans être maso…
AL : ..de se situer dans cette étape sentimentale. Et puis il se trouve que des fois ces passages là s’arrangent, et que la chanson ne vise pas, à ouvrir  constamment la plaie , à la conserver ou à l’entretenir. Non je ne le pense pas. Et puis ça reste une chanson. Et puis quand on passe à un autre amour, je veux dire, rien n’interdit de continuer à la chanter, et puis elle s’adresse aux autres également, qui peuvent la reprendre à leur tour.
HH : « Donne moi de mes nouvelles ».. musique Nathalie Miravette, c’est ça ?
AL : Pianiste de scène aussi !
HH : Paroles Allain Leprest…
(passage du de la chanson)
 
HH : Allain Leprest, qu’est ce que tu préfère comme voix, les voix lisses ou les voix cassées ?
Al : Ben c’est à dire, on a toujours la voix de sa vie, quoi, en fait.
HH : Je ne parle pas pour toi, les autres voix ?
AL : Ah, j’aurais du mal à prendre…. J’aime toutes les voix qui portent quelque chose. Mais j’ai certainement une attirance plus forte, oui, effectivement, pour les voix qui ont vécu…
HH : Oui ?
AL :Pas spécialement de la mienne..
HH : C’est le cas de la tienne, ce n’est pas une machine..(rire)
AL : (rire partagé)
HH : Et tu t’écoutes ? Ca te fait du mal des fois d’entendre à quel point ta voix peut se casser, et en même temps, moi ce qui m’étonne, c’est avec quelle assurance tu jongles avec ces cassures vocales.
AL : C’est à dire que la voix du matin a tendance à me faire trembler un petit peu. Quand il s’agit de chanter le soir, je prie toujours pour qu’elle se réchauffe un peu.. Mais.. j’entendais dire un jour Catherine Sauvage, qu’elle avait descendu d’un octave je crois, en trente ans de carrière.
HH : Et toi , tu te vois dans le même cas ?
AL : Ah ben j’ai dit, je m’en sers comme tout le monde, et comme je suis un intarissable bavard, ce qui.. quand je ne chante pas..
HH : Tu causes !
AL : ( rire) Voilà, je cause !
HH : Il y a quelque chose dont j’aimerais que l’on parle ensemble , parce que je trouve que c’est l’une des équations d’Allain Leprest , c’est « Réalisme et Poésie »
AL : Ben, disons que la chanson, c’est quelque chose qui est si court, que ça ne permet pas de raconter des histoires simples comme des éditoriaux,.. donc on y ajoute.. J’ai aperçu des images, je ne pourrais pas te dire quand, mais je me suis aperçu que c’était des moteurs de la chanson : c’est une fabrique d’images.
HH « Est ce que mon ombre chinoise… a payé l’ardoise du restaurateur chinois »
AL : Ben c’est un petit peu..
HH : Ouais ?
AL : Ben ça fait partie de la réalité aussi. J’ai du laisser un jour une ardoise chez un restaurateur quelconque. C’est plus agréable de le dire de cette manière. Oui je pense que la… , j’ai toujours du mal à dire que je fais de la poésie, parce qu la chanson est beaucoup plus directe, même si elle produit des images pour son efficacité, mais la poésie est avant tout, dans un sens plus large, quelque chose qui se lit.
HH : Ah oui ?
AL : Oui enfin dans ce sens que..
HH : Quand tu lis de la poésie, tu ne la lis pas au doigt ?
AL : Si, mais j’inclus la même chose. Mais elle se lit aussi dans la solitude, et puis le livre permet aussi des retours sur les pages arrières. La chanson se doit d’être presque immédiatement perçue par l’auditeur, parce que si on perd le fil, on perd déjà la moitié de la chanson, son sens. Le poète se laisse passer et repasser dessus, en tout bien tout honneur.
HH : Et le réalisme ? C’est donc important pour toi d’aller piocher dans le réel autour de toi tout le temps ?
AL : Parce que je collecte les… je vole des idées, des situations ,le plus souvent dans des lieux comme les bistrots par exemple, que j’adore fréquenter non pas pour le simple plaisir d’y trinquer avec des mots, avec des boissons, avec des yeux. Et j’entend des gens qui font des chansons, comme Virenque, à l’insu de leur plein gré… Ils distribuent des mots comme ça, qui sont tout à fait surprenants, et quand on les restitue, en les ayant en quelque sorte magnifiés à travers une chanson, euh.. et qu’elle a l’heur de  plaire au public, on a envie de dire aux gens… mais c’est vous qui l’avez écrite quoi, en partie. C’est une restitution quoi.. Alors donc tous  ces univers ne sont pas tellement crus, mais c’est de la chair humaine.
HH : Pour toi, le poète, c’est la main de beaucoup d’oreilles ?
AL : Ouais, tout à fait..  C’est la faculté, je crois, quand on est passionné par la chanson sans doute.. euh je crois, faculté qu’on cultive quoi.. de tendre l’oreille. Même si je suis bavard, j’ai quand même l’oreille aiguisée, à tout ce qui peut se dire, en détresse et en joie et e humour, dans les lieux comme ça, quoi…
HH : « Le temps de finir la bouteille », il y a une histoire ?
AL : Euh, non, pas spécialement..
HH : Moi elle me fait penser à une chanson de G,aston Couté, que Gérard Pierron avait mise en musique, qu’il chantait, qui était très belle, qui s’appelait « La dernière bouteille »
AL : Ouais, « La dernière bouteille », oui !
HH : Ca fait un petit peu…, comme d’un tableau à l’autre, les peintres se répondent…
AL : Bien sûr, il faut. Comme le tabac, l’alcool est quelque chose, je veux dire, qui n’est pas à conseiller, mais qui appartient à la vie des hommes.
HH : A la vie des chansons, à la vie des poètes…
Al : Oui, convivial, quand ça demeure convivial, et que ça ne fait pas.. euh un pansement pour la détresse ou la solitude, quelque chose qui se partage, et puis.. c’est pas forcément dont je parle dans cette chanson, quoique, il y a des…, effectivement, des parcelles, des morceaux de vie, une petite mosaïque  là… Mais c’est juste pour parler de l’ivresse. Il y a des moments où l’alcool, les soirées prolongées, accentuent le blues quand on l’a, et accentuent aussi , à l’excès des fois, les rires et coté gaudriole, quoi.. Alors il y a un peu de tout ça, dans cette chanson, cette mosaïque….
 
(Passage de la chanson « Le temps de finir la bouteille »)
 
HH : Les arrangements ?
AL : Les arrangements, c’est l’ami fidèle, le complice, Romain Didier, , et on s’était séparés,  pas séparés en amitié disons, mais on avait arrêté notre collaboration sur deux disques.. et ça m’a fait un énorme plaisir, je te disais ,en aparté, en rigolant tout à l’heure, on ne change pas une équipe qui perd ( rires).. Non , et puis on a eu une possibilité de travail formidable avec cette boîte de Didier Pascalis qui a produit de disque.. C’est un producteur indépendant, et Thierry Garcia surtout, le guitariste, et puis il y a eu un très bon quatuor  formé par Romain, qui comporte un cor, une clarinette, un violoncelle et un violon, c’est assez inédit. Ca donne, je trouve, une couleur qui unifie le disque, et qui rend, pour revenir un peu à la gravité  dont on parlait tout à l’heure, ou à la mélancolie de certaines chansons, , qui leur donne  un petit coup de fouet…
HH Et Thierry Roque à l’accordéon…
AL : Et Thierry Roque à l’accordéon, et Romain à tous les pianos…
HH : Qu’est ce que tu demandes à un arrangeur ?
Al : Ben, c’est à dire que Romain me connaît suffisamment bien là. J’ai eu travaillé avec très peu d’arrangeurs, si ce n’est Richard Galliano pour le disque « Voce a mano »….    et le disque « Nu », il  comportait plusieurs arrangeurs, et je me suis aperçu que ça dispersait un petit peu d’une part… et je n’ai pas eu la possibilité de suffisamment bien relire.. un petit peu les arrangements…. Je ne crache pas dans la soupe, je ne regrette rien de ces enfants là, mais ce n’était pas pour moi le meilleur des conforts. Et , avec Romain, on a eu le temps de travailler pendant plusieurs mois auparavant,  pour qu’il puisse me faire des propositions quant aux arrangements. On a eu le temps de trouver une belle couleur, comme il l’a faite !
HH : Il te propose plusieurs arrangements ? Comment vous travaillez pratiquement ?
AL : Oui, il demande mon avis. On ne travaille pas par téléphone déjà, on se voit quoi ! On travaille vraiment côte à côte, que ce soit pour l’écriture de chansons, ou de spectacles comme on a été amenés à en faire, et puis… oui c’est vraiment un dialogue quoi ! On ne se fait pas de cadeaux, et on rit ! Je ne pense pas qu’on….
HH : Je te connaissais sur scène, je t’ai vu quand même quelques fois sur scène, et avec le même plaisir, et j’ai du mal à t’imaginer en studio. J’ai du mal à t’imaginer chanter sans faire des gestes. Tu fais quand même des gestes quand tu es en studio ?
Al : Ben, c’est à dire que là, la cabine de prise de son était a peu près grande comme une cabine téléphonique, alors il est difficile de déployer ses bras… Non, ça exige un travail de concentration… qui est presque. Oui c’est un travail, oh c’est vache ce que je vais dire, c’est un travail mort quoi.. On grave, ça n’empêche pas la concentration ni l’investissement, mais ce n’est pas du tout effectivement le même travail. On se retrouve dans la solitude, avec beaucoup de stress etc.. , alors que la scène, quand on aime bien la faire, c’est vraiment un endroit où on vit véritablement quoi… Comme disait le Grand Jacques, «  Etre une heure, une heure seulement, beau, beau et con à fois », quoi… Quelque chose qu’on ne peut pas faire en studio quoi, seulement con.. (rires)
HH : Une anecdote de tournée ?
AL : Oui, une fois j’avais commencé mon spectacle de dos, je sais pas, je n’ai pas toujours une très bonne vue, ce qui fait que j’ai chanté la moitié de ma chanson le dos au public, sans m’en apercevoir. Les musiciens étaient complètement déconcertés, ils ont cru que je me prenais pour Miles Davis sans doute, et les spectateurs restaient interdits, ils ne disaient rien ! Et quand je me suis aperçu de ma bévue, j’ai piqué un fard pas possible !
HH : Tu t’es dit, on va faire comme si on l’avait fait exprès…
AL : ( rires) Ca fait un peu prétentieux tout de même ! Mais la scène  en soi, c’est comme ça que j’ai commencé, bien longtemps avant d’avoir pu réaliser le premier disque chez Meys, à la boîte de Jean Ferrat,  et je pense que c’est vraiment là que je signe une chanson, on peut vérifier sone efficacité,, c’est pas le mot, on peut vraiment vérifier si elle touche  ou non les gens  quoi !
HH : Ah t’as connu la fin de la « Mouffe » ?
AL : Oui, au départ, le Bateau ivre, et puis rue des Canettes chez Georges, et puis le Caveau de la Bolée rue des hirondelles, et puis le Pénitencier,.. et je n’étais jamais passé rue Saint Jacques  au Port du salut …. Mais en fait , quand je suis arrivé à Paris, les choses se faites heu, , c’est pas prétentieux, mais assez vite quoi, parce qu’à cette époque, il y avait quand même des producteurs qui se déplaçaient encore dans les salles. Je crois que ça devient difficile de les y pousser aujourd’hui quoi ! Des leius comme le Limo aujourd’hui, Le Limonaire, on croise rarement des DA comme ils les appellent,  ou des producteurs, pour aller voir cette fourmilière de jeunes talents qui s’y produisent tous les soirs, alors c’est… ça peut paraître un peu désespérant pour eux , parce que c’est une attente ! Et puis à un moment où on dit que le métier est en danger, enfin que les grandes boîtes pleurent misère, ben je crois que s’ils commençaient à faire ce travail, je crois que ce serait une bonne chose pour eux, ce serait déjà avoir résolu une part de meurs problèmes.
HH : On ne peut pas dire que tu sois un vieux quand même !
AL : Je ne suis pas un jeune, 25 ans de boutique..
HH : T’es un mûr, mais t’es, grâce notamment aux cours que tu donnes, tu es vraiment en liaison avec la nouvelle génération. Bon cette année, on a beaucoup parlé de Loïc Lantoine….
AL : Oui
HH : Je crois que Loïc ne manque pas de dire ce qu’il te doit…
AL : Oui, on se doit forcément des choses, et puis c’est la moindre des choses, quand on a , non pas une « renommée », puisque tu sais très bien que j’ai un statut très difficile à défendre, puisque j’ai le stat du chanteur le plus inconnu des chanteurs connus….
HH : (rires)
AL :Il est….
HH : Ca sort de l’ordinaire, et puis ça dure, c’est un statut qui dure ! (rires)
AL : Oui ( rires) Ca vaut le statut de lanterne rouge dans le tour de France, mais c’est ceux qui font le plus de critériums après (rires)
HH : Oui, et puis en même temps , ça vaut le statut des gloires éphémères, qui durent six mois, et qu’après on jette à la poubelle.
AL : Oui bien sûr, bénéficier d’une certaine reconnaissance que j’ai un peu dans le métier etc.. je crois qu’on se doit quand même de passer le témoin de temps en temps..  Christian Paccoud qui présidait au « Mois de la chanson, on n’est pas des vedettes », au Limonaire, m’avait demandé d’être le parrain, et j’essaie de me déplacer assez régulièrement pour aller écouter… On a toujours le temps, mais je peux t’assurer qu’il y a une sacrée palette quand même. C’est dommage que.. enfin je dis pas ça pour apporter le pessimisme, surtout à ces talents là .. Mais il faut quand même se battre, il faut, il faut être têtu. Et je ne veux pas dire par là que le métier est devenu plus dur qu’auparavant, mails enfin je pense que des gens qui ont la charge, je reviens là dessus, les professionnels de l’éditions et de la production , manquent des choses extraordinaires . C’est à dire qu’ils ne font pas leur boulot quoi !
HH : Sans parler des gens de télévision.
AL : Voilà, alors enfin c’est encore autre chose. Il manque certainement une grande émission de grande écoute, et on s’apercevrait..
HH : Eclectique !
AL, Eclectique, et on s’apercevrait que contrairement à ce qu’ils peuvent penser, je veux dire, ça drainerait une grande partie des téléspectateurs, ça j’en suis convaincu. Il suffit de voir ailleurs le regain pour les plus vieux, et puis de savoir que de plus en plus de gens zappent la télévision : ils s’en son complètement un peu gavés, et ils coupent carrément quoi !
HH : Tu leur en veux quand même un petit peu ?
AL : Ben je sens qu’il faut aussi responsabiliser le public. Il ne faut pas dire que le public n’est qu’une victime, il a sa part de responsabilité aussi.
HH : C’est terrible, c’est le discours.. le public est mauvais alors on lui donner..., le discours du mépris du public, c’est quelque chose d’absolument immonde.
AL : Bien sûr. Je doute fort, par exemple, que chez Foucault ou chez Drucker, il y ait, dans leur discothèque, la moindre chose qu’ils font passer dans leurs émissions.
HH : On va passer, puisqu’on est dans le pessimisme, une chanson bien pessimiste..
AL : Non, non, au contraire il faut que ça.. que le discours soit combatif quoi..
HH : Non ,je parle d »Etes vous là ? » , la chanson d’après…..
AL : Ah oui (rires).. ah pardon..
HH : Qui est..
AL : C ‘est à dire que c’est une chanson, qui est à la fois vraie, parce que j’avais appris le décès d’un collègue de bar quand j’étais en vacances avec mon ami François Lemonnier dans mon Cotentin natal, et puis il y avait un accordéoniste qui était là, et qui rajoutait un peu à la nostalgie, et puis je pensais à tout, à un bar de fantômes, je voyais, je revoyais tous ces gens disparus que j’avais côtoyés et je.. Ca m’a donné envie d’écrire cette chanson, et le rythme contribue quand même, avec la musique de Lemonnier,  à la rendre quand même…heu. C’est un hommage en quelque sorte aussi.. Enfin c’est aussi… là, pour le coup, quand je l’ai écrite, ça pissait vraiment le blues cette affaire.
HH Il y a un vrai parfum de François Villon dedans, on en reparlera après….
AL : C’est trop gentil..
HH : Olivia Ruiz en duo avec Allain Leprest…
AL : Oui, en parlant de télévision…
HH : Oui on en reparlera après, musique de…
AL : Non parce qu’Olivia fait partie des gens qui ont claqué la porte quoi..
HH : Evadée.
AL : Elle s’est évadée.
HH : Musique François Lemonnier : « Etes vous là ? »
(passage de la chanson « Etes vous là »)
 
HH : En fait, on a l’impression que François Villon, c’est le poète qui inspire toujours autant la chanson contemporaine. C’est vraiment le poète qui est le plus branché sur la chanson d’aujourd’hui, mais bon depuis Brassens, Ferré, tout le monde s’en réclamait. Tu t’en réclames ?
AL :Ben c’est à dire, moi je l’ai lu, j’ai un peu lu, c’est pas une œuvre énorme non plus. Il devait plus ressembler à Loïc Lantoine à l’époque…
HH : Ou à un rappeur..
Al : Oui, oui , à un rappeur..
HH : Sortant et rentrant en taule, parce qu’il est quand même à la frange limite de la légalité…
AL : Il est en accord entre sa vie et son insolence verbale aussi. Et on sent aussi qu’il a  un parlé très, très direct, très accrocheur, il prend pas beaucoup d’ellipses, il fonce tout droit quoi. En un sens, oui c’est vrai, c’est même sûrement ça qui a inspiré des chanteurs contemporains qui sont aussi des rebelles comme Brassens, comme Colette Magny, comme.. Ils y ont puisé, ils s’u sont vus en reflets quoi….
HH : C’est pas de la poésie de salon (rires) Il ne brigue pas l’Académie, et en même temps une aisance…
AL : Mais tous les académiciens, qui ont forcément lu Villon, ça m’étonnerait qu’il lui auraient ouvert les porte de Conty quand même….
HH : Ils ne les ont pas ouvertes pour Trenet.. alors !
AL : Villon avec un bicorne !
HH : C’est lié avec cette énumération de personnes disparues, que tout d’un coup, on sent ce petit parfum de gibet, de….
AL : Ah oui, parce que forcément .. heu, dans la chanson de Pierre Louki , où il évoque aussi « Les amis qui viennent chez nous etc.. ils n’ont pas tous un beau langage, ils n’ont pas tous un dictionnaire etc.. » , il évident, que sans noircir l’univers des bistrots, bien au contraire, il y a des fleurs un peu sauvages, il y a des couleurs, il y a des hommes très vivants, très colorés, qui ne fréquentent pas d’autres lieux quoi. Alors ils donnent à puiser beaucoup d’idées, beaucoup d’images. Et puis c’était l’évocation de toutes ces « âmes » disparues qui m’avait fait un peu chagriner, à la disparition d’un ami les vacances dernières, avec mon ami François Lemonnier du Cotentin comme moi…
HH :C’est aussi l’idée de gens qui brûlent leur vie par les deux bouts..
AL : Pas tous, mais certains aussi. Il faut bien admettre que l’excès en tout nuit, mais après tout , c’est un choix.
HH : Enfin l’excès en tout nuit, mais pas l’excitation sur le moment (rires)
AL : (Rires) Effectivement, ce sont des gens qui ont laissé des traces un peu éphémères sur cette pauvre planète et..
HH Ephémères, mais étoiles filantes, très brillantes !
AL : Très brillantes, en tous cas , elle me restent très chères, et je voulais le graver dans ce disque là, laisser leur son, laisser leur voix, leur silhouette, et continuer à trinquer avec eux…..
 
Pollen, les copains d’abord.
 
Jean Louis Foulquier (JLF) .. imitant la voix de Claude Nougaro : «  C’est simple, je considère Allain  Leprest comme l’un des plus foudroyants auteurs de la chanson, que j’ai entendu au ciel de la langue française ».  C’est Nougaro qui a dit ça de toi  mon cher Leprest, ça fait du bien, hein ?
Allain Leprest (AL) : Oui effectivement…oui ça m’a fait un énorme plaisir, malheureusement c’est un homme que j’ai connu trop tard, et qui avait beaucoup de choses à m’apprendre et à me faire partager pour la musique. Je sais qu’il avait envie de faire rap par exemple oh.. sur.. avant de tomber malade. Il s’intéressait à tout, et puis il s’intéressait surtout aux autres  Il était moins bourru qu’on veut bien le croire. C’était un type qui était intéressé par tout, c’était un grand chemin, un grand relais qu’il m’a passé..
 
(passage de la chanson « Quel con a dit ? »)
 
JLF : Quel con a dit ? Alors t’as trouvé ? (rires)
AL : Oui j’ai trouvé. Bon c’était une.. oui parce que je suis retourné sur ces côtes là, et puisqu’on parlait de mélancolie et de nostalgie  tout à l’heure, et puis heu.. il y a des plaies qui ,quand même, contrairement à ce que je disais tout à l’heure, cicatrisent. Alors quand elle sont cicatrisées, je veux dire, on peut plus s’en marrer comme ça. J’vais envie d’écrire cette chanson qui décrit aussi le cours du temps tu vois, avec les radios libres etc… etc…, l’espérance que ça ouvrait à cette époque et puis..
JLF : Espérance déçue quand même (rires)
AL :Espérance déçue aujourd’hui… de la même manière que les gens vieillissent , et des fois mal. Mais je ne parle pas de ça, des femmes en général, c’est pas la vieillesse je veux dire, c’est pas les rides, c’est pas l’embonpoint je veux dire..
JLF : Merci !
AL… qui chagrinent quand elles vieillissent. Simplement , on peut devenir con dans sa tête, les hommes comme les femmes etc.. bien que les femmes en général restent toujours belles, je veux dire, quand elles sont intelligentes. Ce n’est pas une question d’âge.
JLF : Oui voilà, mais il n’y a pas besoin de vieillir pour devenir con…
AL : Voilà, oui, c’est la chanson de Brassens, et la poule sort de l’œuf etc…
JLF : Tu aimes les gens ?
AL : Oui, je crois, en tous cas j’espère en eux, et ça c’est une autre chose, mais oui je ne peux me passer des gens. En règle générale, j’ai toujours besoin d’une poignée de main, j’ai toujours besoin de chaleur, j’ai besoin aussi de leur rendre parce qu’ils m’ont beaucoup donné. Euh voilà, famille ou pas famille, enfin tous les gens sont de ma famille, en général.
JLF : Et ce que tu aimes bien, finalement, c’est vivre comme tout le monde, tu aimes la vie de quartier, tu aimes les p’tits bistrots, t aimes t’arrêter faire ton tiercé (rires) à l’occasion..
AL : Oh j’en fais de temps en temps, mais on ne me donne jamais les bons tuyaux alors….
JLF: (rires)
AL: Non mais je vais jamais aux..,  c'est vrai oh certains me le reprochaient, jamais tellement aux pince-fesses et aux cocktails, parce que c'est vrai: j'aime bien ma ville. J'ai toujours été un habitant de la banlieue, des banlieues.
JLF: Heureusement que tu ne vas jamais dans les cocktails, on ne se serait jamais rencontrés ( rires)
AL: Ben voilà
JLF: Y'a de très beaux bistrots quand même!
AL: Y'a de très bons bistrots, et puis il y a les marchés, y'a les rues, y'a plein d'endroits où pouvoir se rencontrer, s'échanger, se traverser comme je disais..  Et finalement mon pain principale, ma nourriture principale, c'est vraiment l'amitié.. des fois un peu déçue... Et l'amour! Et l'amour aussi évidemment. Mais comme disait Tachan "Entre l'amour et l'amitié, il n'y a qu'un lit de différence", j'adore cette phrase..
JLF; Ah oui elle est très jolie. Tu aurais aimé l'écrire?
AL: Ouais
JLF: Y'a des phrases qui t'arrivent comme ça, à l'occasion d'une rencontre, et que tu notes, ou? Dans un coin de ta tête ou dans un petit carnet?
AL: Oh oui, je retiens beaucoup de chansons, Vassiliu disait aussi, disait la même chose comme ça..
JLF; Non, mais je parlais comme ça...
AL:; Ah les phrases que j'entends, oui je les retiens, oui des fois je les note, parce qu'elles sont précieuses, et les gens, pareil, ne s'aperçoivent pas, comme je disais tout à l'heure, qu'ils sortent des perles extraordinaires Ce ne sont pas les brèves de comptoir simplement de Gourio, parce que lui a retenu les plus drôles, mais sans mépris d'ailleurs, parce que les gens sortent des choses extraordinaires.
JLF; Coluche le faisait beaucoup aussi.
AL: Oui, bien sûr, on est des petits reporters à la limite, on est là avec un p'tit calepin, des p'tits voleurs j'allais dire presque. Si tous les gens devaient me déposer un procès pour les mots que je leur ai empruntés, ils iraient tous cartonner à Vincennes..
JLF: On ne peut pas te faire un procès parce que tu leur rend après.
AL: ( rires) Je leur rend après...
JLF: Pardon, je t'ai coupé, tu voulais dire sur Vassiliu?
AL: Oui, bon,Vassiliu avait écrit " Amour amitié - Je ne sais pas si par dépit ou par pitié- Je franchirai cet océan - Qui va de l´ami à l´amant" C'est pareil, c'est cette frontière fragile de l'humain, de l'humanité, qui fait qu'un jour on prend une poignée de main, et puis que, dans un monde idéal je veux dire, personne ne te traiterait de tafiole ou de tarlouze, parce que, je veux dire, t'embrasse un mec etc.. et que tu serres la main d'une femme quoi. C'est simplement.. on a pas réussi à régler le compte à cette chose là qui est très simple. C'est les mots échangés , et puis toutes les ambiguïtés disparues quoi. Et la chanson permet un peu ça. C'est à dire qu'on est un peu impudique quand on est sur scène, parce qu'on peut se permettre de dire des choses, et de les dire à des centaines de personnes heu.. sans cibler personne. Et quand la chanson est réussie, on espère, je veux dire, qu'elle va dans le coeur de chacune des personnes, et dans les yeux de chacune des personnes. Donc on a cette possibilité extraordinaire, on l'utilise et on est parfois un peu honteux de pouvoir le faire. Quand à l'issue du spectacle les gens viennent vous voir, et vous disent comme ça, enfin... "Ca nous a touché", on a l'impression qu'on a touché que celui là, on a l'impression..  on est très remercié, finalement, de ce travail là. Des fois, y'a des gens qui me disent comme ça: "Oh, ça m'a fait pleurer", ben je leur dis que la prochaine fois ce serait une boîte de kleenex que...
JLF: ( rires)
 
(Passage de la chanson "Avenue Louise Michel")
 
JLF: "Avenue Louise Michel"... Allain Leprest, c'est sur son tout dernier album.. Louise Michel, pour les plus jeunes, ou ceux qui ne sauraient pas qui c'était?
AL: C'était une Jeanne d'Arc un peu laïque. C'était une institutrice qui a pris a pris fait et cause pour le peuple parisien vers les années 1970, et qui a beaucoup contribué, avant les suffragettes, comme disait l'amie Maïté tout à l'heure à mon oreille...
JLF:Adam
Al: .. oui Adam
JLF : .. la réalisatrice...
AL: Voilà! Et puis qui a continué, bien avant les batailles très fortes pour le féminisme, avec Gisèle Halimy et d'autres.., les américaines, à libérer, à donner une image de la femme très, très forte quoi... Et bon, elle a été déportée en Caalédonie...Elle a continué son rôle d'institutrice pour heu.. éveiller les enfants là bas. Enfin, c'était une femme admirable! Enfin, on l'appelait la "Vierge rouge", c'est pour ça que je me suis amusé aussi,je veux dire, à jouer un peu sur l'érotisme aussi.. euh dans cette chanson là. Mais c'est une grande figure, et on souhaite aujourd'hui le centième anniversaire de sa mort. Alors c'est aussi pour lui rendre hommage supplémentaire/
JLF: Lui rendre hommage, fidélité aussi à  des idées que tu trimballes depuis quasiment ta naissance?
AL: Oui, je pense qu'elle était plutôt anarco que coco, mais enfin qu'importe, je veux dire, ce sont les valeurs en tous cas, qui me sont effectivement très chères, sans que j'en fasse un drapeau, une banderole etc... Ce sont des valeurs inculquées comme ça... je pense que à part ça..  que les catholiques enfin.. des gens qui... Aujourd'hui, je ne vis pas dans un système de cartes, d'encartages quoi... Je rencontre des gens, sinon ce serait trop moche...
JLF: S'il fallait te mettre une étiquette, ce serait anarcococo toi?
AL: Anarcococo? Ouais.. Disons que j'ai toujours cette fidélité par rapport à ce.. aux cocos.. parce que ça a été aussi mon Université populaire, ça a été aussi, di temps où j'étais peintre en bâtiment - agent d'entretien , des gens, des professeurs d'Université qui donnaient des cours d'Université populaire.. et il est probable que je serais davantage dans le flou culturel si j'avais pas rencontré ces gens là.. Il s'est trouvé que c'était ceux là, peut être que ça aurait pu être des cathos euh.. des sossos je ne sais quoi.. c'est des cocos.
JLF; Ce sont eux qui ont provoqué ta vocation?
AL: Oui, ils m'ont appris, contrairement à ce que l'on peut penser, un certain sens critique, et puis à la fois à lire! Surtout à lire! Avant d'écrire! Et ça c'est très important parce qu'on ne peut pas.. rien.. le don pour moi n'existe pas il n'y a que comparaison.. Sans je jauger, c'est sûr que si on a pas, j'allais dire, un petit poème d'Apollinaire en soi, un petit poème de Rimbaud et tout.. ou par exemple "Les misérables" de Victor Hugo, je veux parler des vieux, mais il y a des nouveaux aussi.. maintenant je les lis.. Qu'importent les fautes d'orthographe.. ça c'est.. j'en fais beaucoup... mais c'est pas là dessus qu'on juge quelqu'un. C'est vraiment sa capacité de lecture, et quand on lit, on est aussi acteur, je veux dire, du livre qu'on lit. Quand on écoute une chanson, on est aussi acteur de la chanson. Il y a des degrés d'écoute, il y a des degrés de lecture, il y a des degrés pour voir un film par exemple. Et ça c'est très intéressant, mais il faut que.. que des gens vous l'apprennent.. ou pour voir une peinture, c'est pareil un peu..
JLF: Tu lis toujours?
AL: Oui je lis... oui, oui je lis pas mais je lis beaucoup.. je suis très papivore, je lis beaucoup de presse.
JLF: Ouais.. quels sont les livres indispensables pour toi?
AL: Les livres indispensables?
JLF; Oui.
Al; oh là,là, c'est difficile..
JLF; Les trois quatre qui .. ont bouleversé ta vie?
Al: Les Frédéric Dard, les San Antonio ( rires).. Non il y a beaucoup de.. mais il 'est difficile à dire à des jeunes aujourd'hui, lisez Balzac ou lisez Victor Hugo effectivement. Mais ils restent toujours d'actualité, parce que la préface des "Misérables", c'était ; tant qu'il existera encore une jeunesse ou une frange de la société que l'on maintiendra dans l'inculture, je veux dire,  il existera toujours des bagnards, ou la société en fera toujours des bagnards.. Mais je pense que, comme dans la chanson, j'ai des sources diverses, de Souchon à Super Didier en passant ( rires) etc.. et Charles Trenet évidemment, Higelin etc.. Et dans la littérature c'est pareil, loi je pique les bouquin, j'ai la chance d'avoir à Ivry une superbe.. je me permets de leur faire un petit clin d'oeil à eux...
JLF; Ivry , c'est là où tu vis?
AL: oui c'est là où je vis, la librairie de chez Raoul, là derrière la place Voltaire, ou y'a... Il offre des bouquins carrément.. les gosses passent et il leur dit prenez un bouquin quoi.. C'est ça l'important. Moi je n'ai pas de bibliothèque à la maison, j'ai un livre, je l'ai aimé, je le file, on me le vole, non , on ne me le vole pas je veux dire, je dis: prenez!. Une fois que j'ai lu, c'est bon, j'ai bu prenez le! Ca ne sert à rien de les garder,il ya des gens qui ont des bibliothèques chez eux, je veux dire, ils n'ont jamais ouvert un bouquin, c'est pour les tranches!
JLF:C'est l'avantage: avec un verre quand tu l'as bu tu peux le donner (rire). une petite bouteille de Bordeaux, tu donnes que l'étiquette..
AL; Voilà (rires)
 
(  raccord  à l'émission Chanson boum d'Hélène Hazéra)
 
HH: La chanson "Les p'tits enfants de verre", au départ tu l'avais écrite pour Francesca Solleville, tu...
AL: Je lui ai demandé l'autorisation de me la re-prêter ( rires)
HH: Tu en as fait une version magnifique.. et tu voulais la chanter..
AL:  Oui parce que je me sentais très ,très bien dedans, c'est presque un peu un prolongement de la chanson "c'est peut être Mozart", et puis surtout c'est..
HH: Je la trouve mieux, elle ne m'en voudra pas, parce que je la trouve plus poétique, plus mystérieuse, et des fois c'est mieux..
AL; oh, ben la chanson toujours...
HH; Je sui tombée sur une interview de Dréjac, où il disait que c'est bien de faire une chanson où on dit les choses, mais que c'était encore plus fort de susciter dans le crâne des gens la chose qu'on a pas à leur asséner justement.
AL;.. les faire travailler un peu..
HH.. oui.
AL: Et puis c'était l'occasion aussi.. il y a a beaucoup de disques où je tiens absolument à travailler avec les mêmes auteurs, et puis ça c'est la collaboration unique avec l'autre complice....
HH; Gérard Pierron
AL : Gérard Pierron, avec lequel on a énormément travaillé aussi, y compris sur des spectacles entiers, et puis là , c'est Francesca Solleville qui nous avait réunis pour cette chansons là, et puis je suis très content de la chanter,, de le saluer aussi, par l'intermédiaire de ce disque là/
HH :On écoute "Les p'tits enfants de verre", donc musique Gérard Pierron, texte et voix Allain Leprest.
Al: Salut Gérard!
 
(passage de "Les p'tits enfants de verre", puis raccord à l'émission Pollen de Jean Louis Foulquier)
 
JLF: Extrait du dernier album d'Allain Leprest "Donne moi de mes nouvelles", album aussi avec la complicité du beau Romain, Romain Didier avec qui tu collabores depuis...
AL: 25 ans..
JLF; depuis toujours..
AL: Depuis 20 ans exactement, parce qu'on s'était rencontré, attends, meilleur ennemi du festival, au festival de Bourges.
JLF: Ouais..
AL: ... heu...j'ai dit "le meilleur ennemi" (rires).. "le plus mauvais ami" (rires)
JLF; Tu ne peux pas savoir comme ça fait du bien de redevenir spectateur. (NDLR; JLF a passé la main sur les Francos l'année précédente)
AL; C'est vrai, ouais.
JLF: Le plaisir,  et pas les ennuis de...
AL: Moi , ça me fait pareil quand je vais au spectacle des autres...
AL+JLP; (rires)
AL: Oui Romain, c'est, heu.., je pense plus de 80 chansons ensemble , et c'est lui qui m'a permis de réaliser enfin ce disque, parce que cela  faisait 6 ans que je n'avais pas produit de choses nouvelles, et puis m'a fait rencontrer Didier Pascalis et Thierry Garcia, et puis heu... Ils ont quand même bossé pendant trois mois sur ce disque,  tu vois, c'était un véritable fil rouge, ça ne m'était jamais arrivé, voilà heu... C'est vraiment un ami véritable quoi!  Et beaucoup patient avec moi, parce que je suis très fantasque dans ma démarche de travail.. et puis, bon, il me fait quelques concessions quand même! On sort pas du même milieu, c'est très curieux,, enfin tu sais de quelle origine il.. son père a quand même été un grand compositeur, et il est né à la Villa Médicis.. euh, moi j'étais plutôt d'une famille très populaire, mais ça n'est pas... on ne choisit pas les couilles de son père, comme on dit!
JLF; ( rires)
AL: Mais à la fois, il a pris de ma gouaille, et à la fois il m'a appris à mettre le couteau à droite et la fourchette à gauche quoi...
JLF:.. et à ne pas boire l'eau du rince-doigts (rires)
AL:  Voilà (rires) ... à ne pas applaudir à toutes les suites de Mozart et tout.. et tout. .Non et puis c'est.. il a énormément d'humour, et puis,...  c'est là où il m'a fait plaisir, c'est aussi, c'est surtout un auteur. Quand il m'a demandé de collaborer avec lui, je me suis senti surpris et très ému, parce qu'il a aussi un plume, lui de son coté, en plus d'être compositeur!... Et puis en plus .. il m'a,....  puisqu'on m'a demandé de faire "un coup de coeur", il m'a permis de travailler avec une personne, je veux dire, que je ne savais pas du tout douée pour la chanson, sauf pour l'amitié, et on s'est permis de lui réaliser un disque en entier, et puis j'aimerais bien qu'on lui rende hommage... à cette personne!
 
(passage de "Tout ce qui est dégueulasse..." interprété... par JLF ;)   sur le CD de  Foulquier 1993 )
 
JLF: Heu...
AL: Je tiens, je tiens quand même , à assurer les auditeurs,  de l'extrême discrétion et humilité de Jean Louis. Je prends sous  mon entière responsabilité le passage  de cette chanson, qu'il s'est toujours refusé à faire passer  dans ses propres émissions....
JLF; Oui, oui, j'y suis pour rien!
AL: C était une surprise!
JLF: Tu vois, remarques,  qu'il n'y a pas que moi qui ai refusé de la passer dans mes émissions....
AL: (rires)
JLF: Ah, mes chers collègues, vous partagez mon point de vue (rires). C'est une chanson dont on est très fiers, dont je suis très fier d'avoir fait avec Romain....
AL: Ouais!
JLF: Je suis désolé de vous avoir...amenés dans cette drôle d' aventure...
AL:  ( Rires), Non , non ça reste un excellent souvenir....
JLF; Ben, pour moi aussi.. et puis il faut dire, que cette chanson elle a eu....
AL; Elle a été  reprise par Juliette je crois....
JLF: Elle a été reprise aussi  par Dan Bigras... et puis ce disque  a plutôt bien fonctionné.... en Belgique (rires)... au Québec voila.. Ben ici, mes collègues n'ont pas été très sensibles....
AL : Alors je précise, ici nous sommes sur France Inter, alors... : Jean Louis Foulquier , comment va la crise?
JLF:Eh bien, si tu veux, je crois, voilà, on pourrait revoir cette chanson, la reprendre, et j'ai quelques noms à te souffler...
AL: (rires)
JLF: On pourrai faire deux ou trois couplets de plus (rires)..... Bon , parlons d'autre chose, du "Chagrin".....
Al: Heu, c'est toujours, dans ce disque, il y a toujours cette cicatrice dont je parlais tout à l'heure, mais qui est peut être nécessaire, qui est peut être un moteur... des fois la chanson..  Des fois,, disons que, quand on regarde bien, on parlait de mélancolie tout à l'heure, quand on regarde bien la chanson, quand on l'écoute, ben on peut regarder: les plus belles chansons sont souvent empreintes de certaines plaies. "J'avoue, j'en ai bavé avec vous , mon amour" euh... Les chansons de Brassens, je ne pense pas qu'il y en ait beaucoup de très gaies, il y en a de rigolotes, mais les chansons de Brel ,surtout, sont des chansons  non pas pessimistes, mais assez lourdes, lourdes à porter, et dans les chansons de Trenet, il y a au moins trois chansons qui parlent de suicide, etc... Il ne faut pas oublier....
 
 (passage de la chanson "Le chagrin")
 
JLF: "Le Chagrin" , d'Allain Leprest, extrait de son tout dernier album,  et qui est venu aussi nous le  présenter dans Pollen, on va terminer, c'est... avec une bonne collaboration...
AL: Oui , d'abord il y a la musique du musicien Christian Paccoud, et, je n'ai pas eu le temps de le présenter, et  voilà, et surtout l' amitié de  Philippe Torreton, , il était un peu plus jeune que moi,il m'a fait l'amitié de se souvenr qu'il il m'avait connu à Rouen, et qui fréquentait les premiers cabarets où je chantais Rouen.. Il m'a fait l'amitié de collaborer à cette chanson....
JLF: Merci Allain leprest
AL: Merci
JLF:Je  tiens à terminer par..
 
 (passage de  la chanson  "C'est à la fin du bal")
 
 

ALAIN LEPREST : NU COMME LA VERITE
 
Les 27 et 28 mars 2011 Allain Leprest et Jean Louis Foulquier se retrouvent d’abord  chez Didier Pascalis, puis au Forum Léo Ferré d’Ivry pour deux entretiens filmés.
(Dans le montage proposé par le cinéaste, Olivier Brunel,  les interventions de Kent, Alexis HK, Claude Lemesle, Didier Pascalis, Romain Didier et Loïc Lantoine ,ont été réalisées après la mort d’Allain)
 
Entretien  Allain Leprest/ Jean Louis Foulquier chez Didier Pascalis (en présence de ce dernier)



Kent : J’ai toujours pensé que c’était le dernier grand du genre, si on précise du genre… les p’tits qui arrivent derrière, ils vont avoir du mal, quand même, quoi….
 
Alexis HK : Il cumulait à la fois le talent de mettre les plus beaux mots sur les choses, mais aussi un tempérament de liberté…
 
Claude Lesmesle : J’ai dit, lors de la cérémonie du cimetière d’Ivry, que pour moi il était le plus grand auteur de chansons du XXème siècle avec Bob Dylan. Je le maintient aujourd’hui !
 
 
 
Allain Leprest (AL) : On ne peut bien parler que des choses qui se sont finies, qu’on considère closes un peu comme des objets, j’aime bien dire ça.. parce que moi je n’aime pas parler du présent…
 
 
L’ENFANCE
 
AL : Je ne souhaiterais pas retourner en arrière.
Jean Louis Foulquier (JLF) : Alors ton enfance à toi, qu’est ce qui te revient comme ça..
AL :Je suis né en Cotentin, mais mes grands parents y sont nés, j’y suis né, dans une ville qui s’appelait Lestres, qui est située dans l’alcootest du Cotentin, heu, la côte est du Cotentin …
JLF : ( rires)
AL : Une toute petite ville. Je n’y suis jamais revenu. Mes parents ‘y sont rencontrés, parce que mon père avait une toute petite épicerie là bas, bon. Mon père y servait de colporteur, et ma mère qui venait de Bordeaux, accompagner une vieille dame riche qui allait passer ses vacances là bas… Ben de temps en temps, elle passait faire ses commissions près de la petite épicerie, et puis voilà, et puis voilà…. Et puis voilà comment le petit Leprest est né probablement…
Après que la petite boutique ait périclité, ils sont descendus sur Rouen, et toute mon enfance, mon adolescence, c’était Rouen.. Mont Saint Aignan.
JLF : Et qu’est ce qu’ils faisaient tes parents ?
AL : Ben mon père il était agent d’entretien, magasinier agent d’entretien, et ma mère « mère au foyer ».. une petite maison enfin, située à Mont Saint Aignan, à deux trois kilomètres de Rouen quoi.. c’était.. Tout le monde se connaissait quoi. Avec un grand frère de deux ans de plus que moi et puis une toute petite sœur, qui est née un peu plus tard. Donc la petite famille idéale quoi, enfin, trois enfants, moi l’enfant sandwich, enfant sandwich..
JLF : Enfance heureuse ?
AL Oui, oui.
JLF : Aimé ? Chéri ?
AL : Oui aimé, enfin avec toujours cette peur de ne pas.. d’être un peu délaissé parce qu’on est encore au milieu. Je ne veux pas faire e la psychologie de bazar ou de comptoir, c’est un peu ça quoi.. la petite sœur qui naît.. alors voilà.. Y’a le grand , on a l’impression qu’il récolte un peu la fierté des parents parce qu’il a les diplômes en premier etc.. et tout quoi… L’école que j’aimais, que je n’aimais pas… Les instits très vigilants.. Je me méfie toujours de ceux qui ont réussi et qui disent aujourd’hui de plus en plus « Oh vous savez, quand j’étais jeune, j’étais un cancre ». Ca m’énerve au possible, on gagne du pognon et on a été un cancre.. c’est pas très éducatif pour la jeunesse aujourd’hui ! On a jamais été tout à fait un cancre, même quand on s’est ramassé des bulles . Mais c’est quand même .. on a travaillé dans le cerveau. C’est vrai que je n’ai pas été brillant à l’école, mais le jour du certificat d’études heu.. j’ai été premier prix du canton. J’étais pas un gamin, non je sais ce que c’est que l’autisme, mais j’étais assez silencieux…
JLF : Timide ?
AL : Timide,  ouais, c’est une des raisons pour lesquelles je me suis dirigé vers les p’tits mots quoi, vers l’écriture on va dire. Les grands timides, ce n’est pas pour faire des parallèles  prétentieux, mais les grands timides sont souvent des artistes qui essaient de donner toute leur force, oui c’est vrai..
JLF : Tu te destinais à quoi ? Tes parents te voyaient dans quelle direction ?
AL : Ben, au début, ils ont fait comme tous les parents, ils ont bien vu que j’écrivais, à 13, 14, 15 ans, je .. oui.. J’ai écrit un petit recueil de poèmes quoi…
JLF : Pour une fille ?
Al : Ouais, il y avait de tout, je me prenais même pour Victor Hugo, je me souviens avoir lu tout de même un peu,  les hussards par exemple.. et tout ça.. les campagnes napoléoniennes .. Oui il y avait des poèmes que je glissais comme ça dans les poches des filles, et qui faisaient comme ça, une fois retournées au fond du préau pffffff . Et moi ! (mime les boules !).
JLF : (rires)
 
INITIATION
 
JLF : Il y a eu des chansons à la maison ? C’est la radio ?
AL : Ah oui , beaucoup, la radio était vraiment quelque chose de très, très importante pour nous, quand mon père rentrait le soir, c’était la radio. Mais la radio était un peu omniprésente. Et puis après il a acheté de ces grandes chaînes à l’époque, qui ruinaient les salaires, les premières stéréo avec les disques qui tombaient comme ça.. un par un… alors les premiers 33 tours..
JLF : Juke-box ? Quel genre de musique ?
AL : Il y avait un peu de tout je me souviens, le père, Jean, euh il achetait de ces 45 tours, ça doit avoir un nom, ce n’était pas les interprètes eux mêmes qui les interprétaient, c’était beaucoup moins cher. Sauf certains disques !. Il y avait quand même « Les chats sauvages », « Les chaussettes noires », y’avait Johnny Hallyday, y’avait « Les  Spoutniks », y’avait « Les Shadows », y’avait tout ça, mais y’avait aussi Edith Piaf, mais y’avait aussi Mouloudji.. et puis le premier choc avec Salvadore Adamo à l’Olympia !. Je devais avoir, je ne sais pas, peut être 18 ans à l’époque. Je me disais : qu’est ce que c’est ce type d’homme à la guitare avec cette voix, et toute cette magie qui sortait quoi ! Ca m’a vraiment marqué ce premier disque d’Adamo !
JLF : oui….
 
APPRENTISSAGE
 
JLF : Et après le certif, tu as arrêté ?
AL : Non,  peintre en bâtiment, parce que mon père il m’avait dit, ton métier d’abord, passe un CAP d’abord, c’était pas le bac d’abord, mais il savait très bien que j’allais devenir saltimbanque. Il disait.. tsst.. tssst.. voilà. Et puis après j’étais agent d’entretien, mais alors là, à la faculté des lettres de Mont-Saint-Aignan. C’est mon père qui y était, qui m’a fait rentrer. Il y avait  quelque chose là bas.. l’Université Populaire. C’était des professeurs de l’Université qui prenaient sur leur temps pour donner des cours ben.. aux prolos qui rentraient le soir du boulot, et qui avaient envie de se perfectionner, de s’enrichir, dans tous les domaines.. en littérature, en histoire, en géo, en linguistique, en.. en tous les domaines… Et puis, ben pareil, dans l’atelier où je travaillais, de temps en temps, ils me filaient un bouquin, et ils me disaient « toc ».. c’est tout.. Je me rappelle presque tous leurs noms à ces profs, de leur générosité quoi ! Et là, ça m’a…j’ai découvert le plaisir de lire, et même le plaisir d’écrire, de m’y risquer moi même. Alors il y avait un… bon, j’ai un petit peu abandonné la velléité  d’être poète. La chanson, c’est pas mal, parce que c’est à la fois un peu de langage direct.. -c’est un peu dans certaines chansons le langage de la rue- et plus accessible aux gens, parce que ça chante quoi ! Bon ben , 9a y est.. c’était décidé, j’allais faire chanteur !
JLF : Et là tu es allé chanter ?
AL :Avec un ami qui s’appelait Fabrice Plaquevent, on a monté un duo, il mettait déjà en musique,, mes.. mes paroles, mais lui aussi avait des paroles assez chouettes,…. un autre compositeur de Rouen, je me souviens, Etienne Goupil, dont je chante toujours certaines mélodies…
JLF : T’étais assez embringué dans des p’tits lieux à ce moment là, des café-théâtres, des choses comme ça ?
AL : Ben c’est à dire que, quand on a fait comme ça le tour de Rouen toute une année, avec des petits contrats, c’est très difficile l’année d’après de refaire les mêmes etc… Et un copain qui s’appelle Didier Dervaux, qui chantait à l’époque, heu.. il connaissait.. j’avais écrit un petit bouquin qui s’appelait « Tralahurlette » où il y avait… il a été publié à très peu d’exemplaires.. non il était juste  destiné à la publication .. et alors il dit « Je connais bien Henri Tachan, il chante à Rouen, je vais aller le voir, et je vais lui demander de te faire une préface ». Oh, je lui ai dit arrête, bon…Et deux mois après , je reçois un mot d’Henri Tachan qui dit, ça, mais un mot.. mais un mot dithyrambique pour moi à l’époque .. et ..pfff .. c’était formidable quoi… et qui me convie tout simplement, non pas de me casser de Rouen, mais à aller de sa part à… Paris !
 
RECONNAISSANCE
 
AL : J’ai suivi le conseil de Tachan. Je vais là bas .. euh .. et puis j’ai commencé à faire les cabarets  avant de faire Bourges. Il y’a eu le Caveau de la Bolée, il y a eu non pas le Port salut, mais enfin.. « Le Pénitencier »….
JLF : « Le Connétable » ?
AL : « Le Connétable » aussi,  « Chez Georges ».. Est ce que c’est de cause à effet, finalement après mes premières dents dans le cabarets… tous les cabarets ont fermé (rires). Après il y a eu Bourges quand même…
JLF : J’allais y venir….
AL : 85
JLF : Bourges est venu quand même !
AL : En 85 oui. Nous, on était venus avec un accordéon et une contrebasse, Jean Philippe Viré, et mon ami Bertrand Lemarchand, avec le matos que j’avais, une dizaine de chansons, avec une demi-heure pour faire le taf, et ça a marché du tonnerre de Dieu !
JLF : Heu,  dirais ….
AL: Ben, c’est à dire, le lendemain, c’est vrai que ça paraît surréaliste quoi. T’es connu de ta concierge la veille, quoi, de tes voisins de pallier… et puis le lendemain tu as un article dan Le Monde quoi… Tu demandes comment tu as pu faire ça, et puis…Et puis on te demande un peu partout quoi….
JLF : Et là ?  La réaction de tes parents ? Il a eu raison ?
AL : Hum.. j’étais un petit peu fâché avec mes parents, comme on fâche toujours vers ces âges là, d’ailleurs je ne me rappelle plus pourquoi, et puis on est retourné les voir… avec euh la mère de mes enfants, Sally, et puis…. Et puis ils ne la connaissaient pas, ben belle enfant du Sénégal. Et alors, on arrive en scooter , avec un jeune bébé, Mathieu,  dans la djellaba  comme ça … et tout .On se gare auprès de leur maison, tout ça… Y‘a mon père qui regarde, comme ça, il était en train de jour aux boules avec ma mère, à la pétanque déjà ! Et ma mère regarde et dit : «  Ben vous n’allez pas le laisser au soleil comme ça c’t’enfant ! Bon ça va Allain ? …Madame ? » ; « Sally » ; « Allez , venez jouer aux boules avec nous!”.. Pof c’est parti comme ça ! Et puis mon père il dit « Tiens regarde »- il y avait deux que je ne l’avais pas vu-  il ressort un truc comme ça ! Il avait noté tous mes articles dedans, tu sais, les trucs, tout ça ! Ah !
JLF : Belles retrouvailles !
AL : Ah oui !
………………………………………
 
Didier Pascalis: Dès le Printemps de Bourges, il y a….  en 1985,  voilà d’un seul coup .. c’est la révélation du Printemps de Bourges.. La rencontre avec Romain Didier au printemps, de Bourges, la rencontre avec Jean Ferrat qui tombe en admiration devant le travail d’auteur qu’est  Allain Leprest. Jean Ferrat présente Allain Leprest à  Gérard  Meys, qui signe Leprest, qui lui fait écrire des chansons pour Juliette Gréco, « Le pull-over », pour Linda de Souza, qui, à l’époque, était une vraie vedette, solide, enfin, voilà….  « On était pas riche »,.. qui lui présente Francesca Solleville, et voilà, et Allain devient artiste chez Gérard Meys…..
 
…………………………………
 
TRAVAIL
…………………………….
 
Claude Lemesle : Ben Allain fait deux choses. C’est , à la fois une extrême fulgurance dans les images, dans le feu qui anime son écriture, mais en même temps, c’est une très grande maîtrise. Ca on l’oublie trop souvent , quand on dit  « très grand poète », on a l’impression que ce n’est que de l’inspiration pure, non, non, il revendiquait le statut d’artisan de la chanson, de travailleur ! Il disait toujours que la chanson c’est du boulot, c’est du taf. C’est pour ça qu’il transmettait. Parce que ,si la chanson c’était pas du travail, si c’était de l’inspiration pure, on aurait rien à transmettre. L’inspiration ne se  transmet pas…. Mais il savait parfaitement, qu’au delà de cette inspiration, il fallait la maîtrise…..
 
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Romain Didier :  Allain avait, ce qui à mon avis est la force des grands auteurs qui ne font que ça, c’est à dire que , pour moi, Leprest, la vie était chanson, la vie était une suite de mots qu’on met sur une nappe en papier, qu’on met sur , un paquet de cigarettes, et à la limite c’est une façon de regarder la vie de l’extérieur. Il était un peu dans ce monde là, Allain. La vie c’était ça, la vie c’était des mots, des gens, de l’émotion, le tout s’imbriquant comme ça. ! Et donc, il avait une palette extrêmement affûtée, il avait des outils d’écriture qui étaient affûtés tous les jours. Il ne mettait pas « en écriture » de temps en temps pour faire un album. La vie était…  Donc j’imagine que les rimes arrivaient, que tout ce qu’il avait lu dans le journal, tout ce qui était contenu dans ses conversations dans les bistrots à droite ou à gauche, tout ça alimentait son écriture. C’était…C’est ça qui était aussi étonnant chez lui. J’ai travaillé avec d’autres auteurs, qui étaient Dieu soit loué des gens formidables, qui ont des facilités aussi. Mais à ce point là, c’était quand même !!!! Et parallèlement à ça, j’avais moi un peu, j’ai toujours un peu, cette facilité musicale qui fait que, je ne pourrais pas m’arrêter de faire de la musique… après ça ne sert à rien si on ne la met pas sur quelque chose donc… Quand on était bien en forme tous les deux, si les mots inspiraient un peu, la chanson pouvait se faire très vite. Et de temps en temps, il y a eu des cristallisations on va dire, des précipités chimiques, qui se son faits. Ca et SDF, c’est à peu près pareil, il avait un sens du rythme et le sens de la chanson qui faisaient qu’il proposait son découpage du texte.. « J’aimerais que ça cesse SS.. De se dégrader DD.. Sans un bénef FF ; SDF ». Une fois qu’il me donne ça, la musique est pratiquement faite, rythmiquement, ça ne peut pas… Là je l’ai dit avec le rythme de la musique, mais je pense que ça viendrait naturellement….
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retour au dialogue  JLF/AL , chez Didier Pascalis
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JLF : T’as besoin de tes repères ?
AL : Oui, ben le p’tit café du coin, l’endroit où on va acheter son journal,..
JLF Ah..
AL.. une petite terrasse,  p’tit journal… un p’tit coup de « strounk », un p’tit paquet de cigarettes, et puis des gens qui vivent, qui se.. voilà, on vit avec eux, avec moi, avec nous, entre nous, quoi , sans hiérarchie !
JLF : T’as pas envie d’être celui qu’on voit passer en disant c’est Untel, tu as envie de te fondre dans le décor, faire partie….
AL : Oui … puis une autre… Je me souviens , à Ivry, c’était assez extraordinaire.. J’arrive, je suis un peu une pièce rapportée… Après Bourges euh.., sans doute grâce à Jean Ferrat, j’arrive à avoir un appartement un peu plus coquet avec.. pour mes deux enfants et puis pour Sally. Ben j’étais .. le matin.. mes journaux et puis j’arrivais comme ça.. Alors au début les gars, au début, ils passent et me regardent comme ça.. qu’est ce que c’est que ce mec, je veux dire, …qui va jamais au gratin, qui boit des canons, et puis qui fume.. comme ça .. et qui ne dit rien quoi ! Et alors , j’entendais ça dans leurs têtes. Un our, y’a que que je connaissais bien Pierre Gosnat et Ethel et out… et puis Léa Cuckermann qui s’occupe du  4 rue Ethel.. Elle me dit comme ça, tiens ce serait bien que tu viennes chanter sur la place, il y a une fête de la jeunesse.. C’est une fête  extrêmement populaire à Ivry.. Et ils me voient chanter…. Alors bon.. le lendemain, ils passent et me disent « Bon on ne te dérange pas, tu travailles » (rires). Tout d’un coup , j’étais passé, je vais dire, à un statut de travail. Ca m’a beaucoup plu, ça m’a touché !.. du mec qui écrit, c’est un travail, comme eux partant au travail aussi, les gars de la ville etc… Et tout d’un coup, nos rapports se sont simplifiés quoi ! Le chanteur, c’était un travailleur aussi, c’était un artisan, c’est quelqu’un qui était quelque chose quoi , au moins de ses dix doigts. Par rapport à ceux qui ne l’ont pas choisi , je m’estime un privilégié quand même.. heu . Et puis quand on me parle de galère, quand on me parlait de galère à l’époque, je disais « Je n’aurais pas voulu connaître le travail de galérien à l ‘époque ». Ca n’a quand même rien à voir… Mais je travaille la nuit, ça, ça ne regarde que moi. Je passais une nuit blanche, mais après on peut  rattraper son temps quand même ! Donc on a une vie, voilà ! J’ai choisi de faire ce métier là. Jusqu’au bout, je pense que j’essaierai de la faire le plus sérieusement possible. Cà m’est arrivé de ‘glisser sur une plaque de Ricard » comme disait mon copain, mais…….
JLF : Toi, tu m’as souvent étonné, comme ça, tu prends un papier, et ça jaillit, et puis ça vient, mais aussi , en même temps, il y a un travail qu’on ne voit pas derrière, et puis on revient sur le métier souvent…
AL :Oui parce qu’il y’a , y’a aussi, oh c’est un grand mot, une espèce de la tence, on dit comme ça, on écrit vite pare que quelque part le cerveau y a pensé un petit peu avant, et qu’il est là au moment où on doit accoucher.. Les premières contractions ici, les premières eaux, voilà et on perd le bouchon…
JLF : Et il n’y a pas de règles pour une chanson…
AL : Non
JLF : Une chanson peut être finie en un quart d’heure..
AL : Exactement
JLF :.. un premier jet, et il y en a sur lesquelles tu es resté plusieurs années, tu y es revenu..
AL : Oui, ou j’y reviens, ou j’ai pas  trouvé la chute, et d’un coup ça va être un événement, une phrase, ou une observation, qui va te dire « mon gland mais c’est bien dur » ouh.. mon sang… c’est ça..
JLF : T’as des gens qui disent que tu as fait plein de chansons, mais que tu ne sais même pas que tu les a faites. C’est vrai ça ?
AL : Ca m’est arrivé (rires), d’en laisser dans les tiroirs. Parce qu’il y a des gens, chez qui j’aime  bien écrire, chez mon copain JeHaN, chez mon copain Lemonnier, chez mon copain Romain, alors ça n’est pas une tâche.. non ce n’est pas une tâche : c’est bien parce que souvent c’est des atmosphères propices. Alors, le soir, je leur dit, va te coucher. Je les sens fatigués. Alors ils connaissent mes habitudes, ils me laissent un petit cendrier, machin, un peu de ça, pas trop, et puis une feuille de papier, et…
JLF : Ah Romain, il t’a fait bosser !
AL : Oui, et c’est d’autant plus touchant avec, euh, avec Romain : c’est un auteur, alors quand un auteur fait appel à un autre auteur, c’est vrai que… On a fait des premières ensemble à l’époque… moi je l’ai rencontré à Bourges, l’année d’après la révélation là, et il faisait la première partie de Paulo Conte à l’époque.. Alors on avait le même agent, Jean Depouilly, alors il a dit : « Tiens , ce serait bien qu’on fasse quelque chose.. » Et la première chanson qu’on a faite ensemble , qui est d’actualité aujourd’hui,… prémonition… s’appelait « La retraite ».
 
INJUSTICE
 
Romain Didier : Je pense encore, de plus, que c’est.. c’est souvent au départ un malentendu. Une chanson particulière, qui va tomber à un moment euh, en gros les médias sont prêts à aider, prêts à diffuser ça, contre toute attente peut être, et un public qui a envie d’écouter ça. Quand on fait ce métier là, on est le porte-parole de gens qui nous ressemblent, heu. Donc se posent ces phénomènes là. Il y a des gens qui peuvent faire du beau travail, leur métier d’artisans toute leur vie, en étant reconnus par leurs pairs, et ne jamais rencontrer le grand succès, parce que c’est la présence des gens, qui viennent ou qui viennent pas…
 
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Retour interview chez JLF/AL chez Didier Pascalis
 
AL : Est ce que je peux dire que ce n’est pas mon souci à la limite ? Mais bien sûr c’est mon souci, mon souci comme de tout un chacun, c’est celui.. j’ai besoin d’argent, j’aurais aimé à mon âge avoir un plan de carrière , etc..  et tout, peut être beaucoup plus d’argent.. Encore une fois , je ne me plains pas, je suis plutôt privilégié, mais peut être qu’il y en a d’autres qui ont mieux prévu que moi…
JLF : Ben, t’es pas franchement écureuil…
AL : Non, je ne suis pas non plus.. ah, on ne peut dépenser que ce que l’on a, je ne veux pas non plus.. Et puis j’arrive toujours à une époque, je veux dire.. j’arrive à une époque du 33 tours où le 33 tours se casse la gueule, ça ressaute au CD. Maintenant je suis à une époque où le CD se casse la gueule, je veux dire, ça devient très compliqué, où les radios.. hop.. et plus il y en a de libres moins il y a d’expression, ça devient très…
JLF : IL reste la scène !
AL : Il reste la scène, et - je n’aime pas le mot-  une certaine « capitalisation du public », et des fidèles, des fidèles partout…
JLF : Franchement, tu n’as pas été très, très, très gâté par les médias, faut bien le dire, je sais que tu ne vas pas te plaindre et que tu as toujours beaucoup de pudeur vis à vis de ça. Mais je sais que des gens, comme Nougaro, Ferrat, Ferré, Higelin, plein de gens avec qui j’ai pu parler de chansons et d’artistes, te considèrent comme faisant partie des leurs, comme un des grands de la chanson, et les médias t’ont carrément toujours boudé.
AL : C’est à dire qu’ils m’ont toujours…, je l’ai entendu dire, on disait « C’est trop intimiste »
JLF : Ouais, bof, ça veut dire la même chose, ça veut rien dire !
AL : Didier ( Pascalis) est bien placé pour savoir qu’on a pas démérité je veux dire, quand on est intimiste pour 1800 personnes au Casino de Paris, ou même pour 12.000 ou 15.000 personnes à la salle du Zebrock à la fête de l’Huma, ou même je veux dire pour 50.000 personnes sur la même grande scène de la fête de l’Huma, moi je veux bien être intimiste tous les jours, comme pour l’Olympia que j’ai fait par exemple, mais ça c’était en 1995 je crois… Béart est un chanteur intimiste, il y a des speakers intimistes aussi, je trouve ça injuste. Et puis je fais mon métier pour que le maximum de gens m’entendent quand même ! Qu’on me laisse la possibilité de m’exprimer au plus grand nombre, au même titre que d’autres, si on me reconnaît etc.. et tout. Je vais pas étaler tous les titres, mais si c’est juste pour le plaisir qu’on me remet le grand prix national du Ministère de la Culture, le prix de l’Académie Charles Cros, le grand prix de l’Académie de la Sacem,.. oui, moi je veux bien être…. Alors, où ça coince, je n’en sais rien !
 
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Romain Didier : On peut tous penser que c’était un chanteur par défaut, parce qu’il était coincé avec la musique, avec le rythme, avec tout ce qui fait la musique, par contre il en avait une connaissance instinctive, euh, je pense que Leprest aurait eu, un peu de la musicalité coté musicien de.. Nougaro, de Gainsbourg, de ces gens là, il aurait fait une carrière tout à fait différente. Au niveau des arrangements, ça aurait été fait autrement, au niveau de l’accueil du public.. enfin tout aurait été un petit peu différent.
 
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Didier Pascalis : C’était pas le problème. Allain, il avait sa propre musique, alors pas une musique académique avec un métronome, mais il avait ses propres respirations.. et Allain sur scène, quand c’était beau : c’était plus que beau.. alors voilà, il y en a qui parlent de Jacques Brel etc.. on est dans cette dimension là. Allain tout seul sur scène avec ses pianistes, juste qui respiraient avec lui… c’était monstrueux !
 
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Romain Didier : C’était un chanteur incroyable, euh, en dehors des critères qui rendaient, à mon avis, son accès un peu difficile à travers le disque, ça a fait un homme de scène absolument incroyable. Parce que, tout ce qui peut être considéré comme défaut un peu sur des disques, parce que c’est pas toujours mélodieux tout le temps, sur scène, ça prenait une force, une force ! Enfin ceux que j’ai amenés à Leprest m’ont dit être ressortis retournés après un spectacle de lui, et que la vie était pas pareille après et avant… c’était, c’était vraiment bouleversant !
 
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Didier Pascalis : Donc il a eu, Allain, de vraies opportunités, le printemps de Bourges c’en était une, la rencontre avec Jean Ferrat c’en était une autre.. parce que Jean Ferrat n’a pas fait que ça ! Jean Ferrat a pris Allain par la main et l’a emmené chez Drucker. Allain a fait Drucker !, par Jean Ferrat ! Et Allain faisant ça ,mais.. mais avait voilà, cette vie où, je crois que finalement il avait peur de réussir. Je pense que la notoriété et tout ce que ça implique, heu.. lui faisait vraiment peur, le terrorisait et que donc.. il en profitait pour boire un petit coup, et sabotait consciencieusement les vraies chances qui.. les vraies opportunités d’artiste, enfin de promotions qui lui auraient permis d’être un artiste qui fonctionne.
 
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Loïc Lantoine : Ouais, c’était un bonhomme avant tout, avec sa façon de vivre et de déconner et tout ça.. et ça fait partie du mec. S’il avait été un peu plus cadré euh.. il aurait peut être connu une carrière différente. Est ce qu’il aurait écrit de la même façon, je veux dire ça nous est arrivé nous aussi… Voilà, le mec il était aussi bien dans une salle de spectacle que dans un bistrot en train de déconner avec des potes, et ça nourrissait énormément. S’il avait été vraiment carriériste, j’imagine « Ca va marcher à donf ! » voilà, et réfléchi comme ça en termes de succès, peut être ça aurait mieux marché, mais peut être il aurait fait de la merde aussi !
 
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Alexis HK : Ben moi le plus grand enjeu d’une démarche artistique quelle qu’elle soit, c’est d’être libre en fait, c’est d’avoir un maximum de liberté, avec ce qu’on est, avec ce qu’on trimballe, et réussir au milieu de tout çà, à s’exprimer de la plus belle façon qui soit. Et Allain, eh ben, il cumulait à la fois le talent de mettre les plus beaux mots sur des choses, mais aussi un tempérant de liberté euh, pour faire simple : il n’avait pas envie de se laisser emmerder par des cons, c’est aussi simple que ça. Et c’était un point de départ qui déterminait toute sa liberté artistique.
 
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Forum Léo Ferré : Allain Leprest chante « Arrose les fleurs » , accompagné au piano par Nathalie Miravette.
 
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METHODE
 
Dialogue JLF/AL cette fois ci au Forum d’Ivry :
 
JLF : Est ce que tu peux écrire en public, entouré, ou tu ne peux écrire qu’à une terrasse de café ?.. Toi tu disais que tu ne pouvais écrire que la nuit, c’est plutôt dans la solitude ?
AL : On va dire que je jour euh.. mettons j’emmagasine, et la nuit je passe au tamis quoi, je fais le tri quoi, là je suis seul. Je suis tout seul et j’organise. Je fais mon petit boulot . Mais le jour je pars à la récolte.
JLF : Le jour et le soir des fois…
AL : Oui, aussi oui…
JLF : Et t’as un petit carnet ? Tu notes ? Ou tout se passe dans la tronche ?
AL : J’demande des feuilles de papier des fois au taulier tout ça et tout… mais j’ai toujours.. là je n’ai pas la veste où il y’a les feuilles de papier si ce n’est des mouchoirs, mais, oui, j’ai toujours des feuilles de papier ou un stylo, des choses comme ça, oui… Mais.. je fais moins confiance au papier  qu’à ce qui s’inscrit là dedans ( en montrant son crâne). Je ne sais pas ce qui se passe à travers un cerveau, parce que c’est très complexe, et c’est beaucoup trop complexe pour moi, mais je sais qu’il y’a là dedans.. une espèce de laboratoire euh.. extraordinaire sans doute , qui fait qu’on rattrape un mot, une situation, qu’on a des souvenirs.. J’ai beaucoup plus de souvenirs aujourd’hui que je n’en avais hier. Une phrase va me revenir, une situation, un visage,.. une odeur ! Ca, on ne sait pas trop comment ça se fixe une odeur, ça apparaît très peu d’ailleurs dans les chansons et dans la littérature en général, mais … une odeur apparaît, l’odeur d’une ardoise, l’odeur d’une tuile, l’odeur des feuilles, par exemple en automne, et ça me rappelle le sentier de l’école…
JLF : Tu utilises des dictionnaires.. des .. des..
AL : Jamais !Jamais parce qu’on ne trouvera pas forcément la réponse dans un dictionnaire de rimes, parce qu’on ne peut pas trouver…. Les anglicismes n’y sont pas, les hémistiches, les rappels, les rebonds à l’autre vers n’y sont pas.. les mots en verlan n’y sont pas, euh, le langage parlé y est très peu, euh, les conjugaisons même inventées n’y sont pas euh « Je repartira » par exemple, faut quand même la trouver, ou etc.. bon… Les rimes les plis surprenantes sont celles qui ne sont pas dans les dictionnaires de rimes.
JLF : Est ce que tu as la sensation, que quand tu as picolé par exemple, il y’a davantage de choses qui jaillissent, que tu n’écrirais pas de la même façon, si tu n’avais pas bu une goutte ?
AL : Je ne crois pas.
JLF : Est ce que bout, si tu n’avais pas picolé autant que tu as picolé, est ce que tu n’aurais pas fait une œuvre plus importante ?
AL : Avec l’age non. Parce que d’abord je n’ai pas le droit de dire ça, à ceux qui font ce métier là, ou qui veulent le faire.. Pour avoir fait pas mal d’ateliers d’écriture, et évidemment pendant 10 ans dans cette ville où nous sommes, euh, à Ivry, au Picardie, à coté donc.. Il n’y en a pas ici, au Forum, au beau Forum Léo Ferré, mais ce que je veux dire, c’est que j’ai toujours dit, bon parce que de temps en temps on prenait des bières, mais j’ai presque toujours pris la précaution de dire à chaque fois : « Vous savez, ce n’est pas parce que vous allez picoler , que vous allez écrire mieux ! ». C’est pas, par exemple, parce qu’on pique un âne, qu’il va devenir prix de Diane.. en parlant de courses, et de la même manière, je ne pense pas… moi, ça, de boire ça m’est arrivé, parce que oh, évidemment on se sent un peu plus fier et tout ça, sur sa feuille, et tout d’un coup les mots jaillissent et tout .. Bon j’ai connu des copains qui fumaient ( autre chose que du tabac), moi j’ai jamais, par goût ou par machin, tellement fumé . Mais on écrit des textes, et le matin on se réveille et pfffff « Qu’est ce que c’est que ça ? Qu’est ce que c’est que ça, allez, pouf… poubelle ! »
JLF : Et ça ne t’est jamais arrivé avec l’alcool ? Si aussi ?
AL : Oh un peu, non je préfère jeter , parce que c’est incompréhensible, entre l’être qui est lucide et l’être qui a bu.. ben ce n’est pas le même, il ne veut pas dire la même chose, ou il le dit d’une manière désordonnée,.. Comme quand tu confies, quand tu es lucide un beau volant de bagnole, et quand tu es bourré , un volant de bagnole c’est pas la même route hein, ben c’est pareil quoi. Personnellement, alors je vais parler en mon nom personnel, je ne vais pas parler au nom de tout le monde, à ceux qui peuvent croire qu’on peut écrire, et écrire des sagas, des choses correctes et compréhensibles, même si c’est surréaliste, même si c’est « jeté » comme ça , en état d’ivresse, en état de je ne sais quelle substance. .ben voilà : non ! Je n’y croit pas tellement. Le mot est déjà suffisamment do-dopant à l’idée. Le cerveau fabrique suffisamment de substances pour ça, quand il est bien fait, il y’a bien un tas de substances là dedans, quand on est bien parti, qui dopent quand même.
 
FUNAMBULE
 
Kent : Il était tellement touchant et un peu artiste, tu vois, dans le mauvais sens du terme, c’était juste un gars quoi, et j’aimais quand il disait des conneries, et il en disait souvent, et j’aimais bien ce gars là, et en même temps qui sortait des papiers comme ça, et puis qui écrivait des trucs fabuleux. Bon c’était pas une tour d’ivoire quoi, c’était pas du tout une tour d’ivoire
 
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Loïc Lantoine : Bon ben c’est quelqu’un qui m’a carrément mis le pied à l’étrier, et c’était devenu un copain, mais c’est quelqu’un qui m’a donné, qui m’a permis de voir que la chanson existait, et que ça pouvait être bien fait. Et puis il se trouve que je l’ai rencontré avant même d’écrire, et qu’il m’avait dit « Ben toi, tu devrais écrire ! » Bon après, j’ai appris plus tard qu’il disait ça à tout le monde, moi comme un couillon je l’ai fait. Et j’ai débarqué, tremblant, chez lui à Ivry avec quelques textes, et puis il m’a dit quelque chose de vachement important. Il m’a dit :  « Eh bien, dis toi qu’à partir d’aujourd’hui tu écris, et que même  si pendant un moment tu le fais pas, garde toujours ça en tête ! ». Et puis il a remis sa veste , on est descendus heu. ; au café de la Mairie. Il a dit « Fermez vos gueules bande de cons » et il m’a fait dire des textes pour la première fois devant un public, dans un bistrot en bas de chez lui. Tout direct, oui tout de suite, et puis ça ne s’est jamais arrêté depuis. C’est vraiment le, voilà, le tout début, et je lui dois ça, et énormément de rigolades à coté de tout ça, mais je… Il m’a permis, il m’a donné envie, il m’a permis de faire ce boulot. Il m’a offert le premier public et c’est le plus chouette. C’est celui qu’on va voir, et pas celui qui vient vous voir… et c’est comme ça que j’ai démarré, j’ai démarré dans les bistrot, mais le tout premier c’était avec Allain, à coté de moi, bienveillant.
 
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retour au dialogue JLF/AL au Forum d’Ivry
 
JLF : Ta vie titubante, t’as pas trop envie d’en parler..
AL : Non, c’est pas intéressant dans la mesure où on peut en souffrir, déjà en soi même, ou bien les autres en souffrir en plongeant leurs regards vers soi. C’est tout, et puis on a l’impression que ça occulte tout le reste.. Ca occulte ce qu’on a fait quoi.. ce qu’on est. Parce que je suis aussi un individu social, plongé dans la société et euh.. je ne suis ni plus ni moins qu’u autre mais je mène des combats solidaires aussi, par ailleurs : je suis un citoyen. J’essaie, dans la mesure du possible. Je suis un père de famille également. Je suis un amoureux, peut être malhabile parfois.. Je suis un, heu, un mec toujours en recherche d’amitié. J’ai le sentiment d’être parmi les gens,  donc je suis bien planté sur le trottoir, donc je veux dire, même si je titube comme tu dis des fois, mais pas toujours !
JLF : Ouais, mais ton public n’ignore pas ça, il le sait et…Moi je suis de l’autre coté de la barrière, je parle avec les deux. Je parle avec les gens, et je parle avec toi là. Et je sais que chez les gens, ça fait partie des choses. Ils aiment aussi cette fragilité qu’il y a en toi.
AL : Ouais un peu quand même, ils aimeraient voir le funambule se casser la gueule ou machin quoi…
JLF : pas obligatoirement, pas obligatoirement justement ! Comme il y a ça avec Serge Reggiani par exemple. Y’a la crainte, oui , qu’on puisse tomber du fil, mais ils n’en ont pas envie, au contraire, et il y a une énorme tendresse, un soutien, un échange d’amour encore plus fort parce qu’il y a cette fragilité, et peut être parce que tu…tu leur ressembles un peu. Tu leur renvoies leurs propres, leurs propres démons, leurs propres luttes, leurs… non ?
AL : C’est toi qui le dit, mais c’est vrai que, si j’ai ce pouvoir, j’ai le pouvoir de la fragilité on va dire, c’est comme ça de pouvoir dire aux gens « Bah, moi au moins, si j’ai un courage au moins, c’est  de pouvoir dire que je suis un faible ».. donc c’est ambigu. A la fois c’est une marque de courage d’exposer ses faiblesses, alors que les gens finalement ne demandent qu’à aimer un courage qui ne laisse pas trace à leurs faiblesses. Ils n’en ont pas le droit, l’artiste en a le droit, et à la limite, c’est ce qui fait la beauté de son geste et.. son offrande on va dire hein, pas simplement pour moi, mais pour les artistes, comme le clown par exemple.
JLF : Ouais…
AL : Avec un gros nez rouge, avec tout ça quoi, ou le funambule dont on parlait tout à l’heure, ou le trapéziste etc…
 
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Romain Didier : Je sais, j’ai vu qu’il buvait beaucoup, qu’il ne prenait pas beaucoup soin de lui pour ça.. Mais .. ça n’a pas été…-je l’ai aidé quand il avait besoin la dessus- mais ça n’a pas été un problème. Bon, il était un peu moins disponible que d’autres, ben j’ai fait avec. Mais Leprest c’était… c’était.. L’image du travail avec Leprest , c’est forcément un bureau qu’il est capable de mettre en bordel en… 3 minutes. Où il y avait du tabac qui vole, des cigarettes qu’il éteint mal, de la fumée qui est partout, du vin qui tombe et qu’il essaie de ramasser avec sa main, et il fait un dessin avec, il fait une aquarelle, et voilà.. heu , d’un seul coup la table, la table n’est jamais assez grande en sorte, il faut du scotch pour coller des bouts de papier ensemble, pour faire en sorte que le deuxième couplet qu’il écrit sur une troisième page vienne entre le premier et le deuxième.. Donc il découpe avec des ciseaux, il met du scotch. Il met un souk sur cette table ! Et le plus grand plaisir qu’il avait, c’était quand , le matin,  j’étais passé par là avant, et que j’avais remis tout en ordre avec le crayon parallèle à la feuille… Et souvent le texte était dans l’ordinateur.. D’un seul coup c’était… -il ne pouvait pas vivre autrement qu’en mettant un peu,  heu.. un peu le bazar, mais il aimait bien quand c’était rangé quoi !-
 
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retour au dialogue JLF/AL au Forum d’Ivry
 
JLF : T’as chanté l’alcool aussi ? Y’a des chansons sur la bouteille..
AL : Oui
JLF : Je ne me souviens plus du texte , excuse moi..
AL : « Le temps de finir la bouteille »
JLF : Voilà, c’est une merveille, tu veux pas me la dire ?
 
AL : récite (superbe) « Le temps de finir la bouteille » , puis JeHaN en chante un extrait (Leprest symphonique), sur une vidéo de dessins et peintures  d’Allain Leprest  photographiés par Rémi Le Bret…..
 
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JLF : Tes amours ont enrichi tes chansons ?
AL : Ah oui, ça pousse à écrire, je pense que..  que l’alcool.. oui c’est une forme d’alcool. Elles ont toutes été sujets.. Ah oui, oui, j’ai laissé des chansons qui portent leurs empreintes, et qui m’ont aidé à pousser plus loin…
JLF : ET quelles étaient leurs réactions quand elle se reconnaissaient à travers une chanson ? Vis à vis de toi.. ?
AL : Ben, c’est à dire, dans la même mesure où je ne me sers pas de la scène comme d’une tribune, je veux dire, politique….je ne vais pas non plus me servir de la scène pour régler mes comptes amoureux avec, avec les femmes qui ne sont plus les miennes, ou de faire des déclarations. C’est de l’ordre de l’intime. Mais un chanteur qui fait ça, c’est difficile, c’est douloureux et c’est douteux…. Oui , oui !
JLF : Je ne voulais pas parler de la cène, je voulais parler de l’intimité quand.. .
AL : Oui, bien sûr..
JLF : … et qu’elle savaient qu’elles étaient concernées et que…
AL : Ben, c’était la moindre des choses de leur offrir quoi… C’est la seule chose que je pouvais donner. C’est la richesse du poète. Quand on n’a pas de maison à offrir, ben on offre une chanson, et puis voilà.. bon.
 
 
DISPARAITRE
 
AL : Est ce que j’en ai eu peur un jour ? Oui, évident, j’ai commencé à en avoir peur jusqu’à 20 ans bien évidemment. Mais maintenant, je me dis, non pas « Ainsi vont les choses », c’est parce que, probablement, on a la capacité de sentir… de faire ce qu’on appelle un bilan quoi… et de dire «  Après tout ,puisque c‘est ainsi que les choses doivent se dérouler, dans la normale des chose comme une fleur se fane un jour, comme un arbre dépérit un jour, et qu’il redonne de l’oxygène bien après, qu’on laisse des particules, des molécules, dans l’air etc » .. et tout, ben voilà…On ne laisse pas que des photos dans un album de photos, jolies quoi voilà, on laisse autre chose, on transmet un relais quoi….et c’est bien ainsi.
JLF : Je ne crois pas particulièrement en Dieu, mais je suis à peu près certain que dans l’au delà… il y a au moins un bistrot.
AL : (rires) Ca serait mieux , mais c’est pas prouvé !
JLF : Alors ça, mais j’en suis.. à peu près persuadé, et puisque je vais y retrouver Léo, Dimey, Gainsbourg, Nougaro, Blondin, on va pas se faire chier quand même ! J’attendrai, ah je te préparerai l’arrivée. (rires)
AL : Ah ben écoute, on va pas faire un calcul sur celui qui disparaîtra le plus tôt. Je serai d’accord, c’est pas la peine. Mais cette représentation du paradis, que nous offre la plupart des religions, avec des jeunes vierges ou des pelouses fraîches tondues et des p’tites, des p’tits anges avec des ailes dans le dos euh, pas un troquet, pas une mobylette comme disait Coluche… ça doit être d’un chiant…..
JLF ( rires)
AL… jusqu’à la fin de l’éternité alors ! Nom de Dieu, non pas ça ! Ca, ça ressemble à l’enfer pour moi… On doit plus s’amuser chez le Diable quand même….
JLF : Les poètes ont un avantage, et tu en fais partie, c’est qu’ils ne meurent jamais totalement, parce que… tu auras au moins une ou deux chansons qui resteront…
AL : Oh je pense pas spécialement aux poètes…
JLF : T’auras quelques chansons…
AL : …. Mon père n’est pas mort, il n’était pas poète, il était menuisier, et quand je regarde de ses armoires, encore, chez mon frère ou chez ma sœur, alors, ben il n’est pas mort : il dort dans le bois !
JLF : Qu’est ce que tu veux qu’on mette sur ta tombe ? Tu sais pas ?
AL : Non j’y ai jamais pensé. C’est te dire combien je pense pas à la mort : c’est que je n’y ai jamais pensé. Non.. Oh , il y a eu tellement de choses marrantes écrites sur les tombes, ça ne vaut pas plus que les choses tristes mais enfin, je laisse les autres s’en occuper hein. Surtout pas de « drown dings  » , surtout pas de vers de moi, ben je veux dire.. Non je sais pas (rires). Il y en a un qui avait écrit sur sa tombe « Je vous l’avais bien dit que j’étais malade »
JLF+AL : (rires)
AL: Et Jo Privat, que tu as du connaître aussi, qui s’est fait incinérer, j’étais allé à son enterrement, s’est fait incinérer au Père Lachaise, c’en est un aussi que j’ai connu à la fin de ses jours,…. Il s’est fait incinérer et a voulu faire écrire « Ci gît un dur à cuire ». C’était joli aussi. Bon, il y a toujours des formules comme ça à trouver, mais bon….
…………………………
 
Didier Pascalis : Il faut qu’on arrête aujourd’hui, maintenant, de parler d’Allain. Lui, son rêve en fait, était d’écrire des chansons pour des gens connus et de « passer ». Et je pense que le moment est venu, qu’il faut qu’on « écoute » du Leprest, et que les quelques amis que nous sommes etc…on continue évidemment à parler, mais que, en tous cas dans les médias, le rapport de force qui se fait avec eux, voilà.. qu’on écoute du Leprest, c’est tout !
 
 
Film de Olivier Brunel.
 
 
















































































 
 
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