Loïc, depuis combien de temps as-tu commencé dans le métier ? Dix ans ?
 
« Pas dix, mais douze ans, et oui c’est fini Jordy ! Mais j’ai encore aujourd’hui le sentiment d’être un peu Jordy sur les bords. On ne s’en démet pas… C’est certes de moins en moins valable, mais l’excuse du débutant je l’ai quand même encore dans le coin de ma tête. »
 
Au début c’était de la « chanson pas chantée », ça a un peu évolué…

« Oui, forcément… De toutes façons, déjà, on s’est fait piégés nous-mêmes parce que c’est une blague cette histoire de « chanson pas chantée », c’était de la chanson, comment dire… bricolée ! Et puis on s’est amusés avec ça. On a posé des mots sur une esthétique et on s’est fait un peu dépassés par le truc. On s’est amusé avec les choses, on croyait les maîtriser alors qu’on ne maîtrisait rien du tout. On faisait avec les moyens du bord. Quand on a enregistré le premier album, on s’est amusé à dire ça, mais c’est pas un étendard et si, aujourd’hui, j’ai la possibilité de ne pas me faire jeter des cailloux par les gens quand je chante un peu plus, c’est qu’il y a du temps qui a passé, j’ai appris mon boulot. J’ai toujours eu envie d’aller vers ça, avant d’écrire les premiers textes j’osais pas non plus les faire. Je ne sais pas… c’est bizarre. L’étape d’après… je ne sais pas si j’ai le droit, mais se sentir légitime dans ce métier, c’est… »
 
Qui est légitime, qui ne l’est pas ? C’est très relatif, à partir du moment où c’est une histoire d’émotion, de transmission…

« Ouais, mais j’étais peut-être trop amoureux des chanteurs avant de faire chanteur pour pas avoir ce sentiment d’être rentré dedans à coups de boules. C’est pas un hold-up, cette histoire-là ; au bout de douze ans, on ne peut plus parler de bluff, mais y’a toujours ce petit truc où je ne suis pas bien sûr de moi. »
 
Hier, durant le spectacle, peut-être parce que c’était la deuxième ou troisième chanson qui se situait dans un bar, je t’ai vraiment vu là au croisement de Couté, de Dimey et de Leprest…
 
« Ce ne sont que des belles références, alors je ne sais pas quoi dire… (et, prenant une voix très pompeuse : ) Oui, effectivement, je trouve que je suis à la quintessence de ces trois (rires). Tu sais bien, on a des références communes. Ce sont des références fortes. C’est rigolo, parce que Dimey c’est ma découverte de la chanson, dans un petit bistrot à Wasem, à Lille, avec des gens qui animent des bistrots et m’ont fait découvrir la chanson. Un monsieur qui s’appelle Gérard Busine : grâce à lui, j’ai découvert Bernard Dimey. Gaston Couté, lui, c’est important pour moi, parce que Gérard Pierron, le père de François et repreneur de Couté, c’est aussi lui qui a mis le pied à l’étrier d’Allain Leprest, qui est pour moi la référence ultime. Allain, c’est le mec qui m’a poussé à faire ce boulot-là, alors que je faisais le zouave. »
 
C’est cette année le centaine anniversaire de la mort de Couté. Il y a vraiment une filiation dans ton art et le sien, à ce que j’en sais du sien.
 
« Oh, je n’en sais que ses textes, supers, et ce qu’on m’a pu m’en dire. Moi, quand je rentre à Lille, j’y vais pas en sabots à travers champs. J’ai un camion pour rentrer à la maison. C’est quelqu’un qui a écrit des textes fabuleux, Si c’est quelqu’un qui a voulu de se faire comprendre avant de se faire mousser, d’accord… je ne sais pas, en tous cas c’est quelqu’un qui a écrit superbement. Je n’essaye pas de me comparer avec ses gens-là, des gens que j’aime et que je chante. »
 
Tu écris comment, toi ?

« Maintenant, de plus en plus, j’écris quand il faut. »
 
A savoir…

« Quand on est un peu fatigué des chansons qu’on a, on s’y remet, avec grand plaisir. Mais je ne suis pas du genre à me soulager par l’écriture. J’ai eu un grand plaisir d’écriture au tout début, quand j’ai découvert ce truc-là, mais mon métier je le situe avec la musique et sur scène, vraiment dans le spectacle. Quand il faut je m’y remet ! A ce moment-là, j’ai toujours forcément des petites bêtises en tête, les copains des petites musiques en partance, et pis on fracasse un peu tout ça. Le seul truc qui est sûr, c’est que c’est toujours guidé par l’émotion. Ce ne sont pas les thèmes, tout ça, qui m’intéressent le plus – ça, pour le coup, ça n’a pas changé – avant de démarrer une séance d’écriture, je suis guidé par une émotion. Je ne sais pas ce qu’elle veut dire. Pour moi il faut qu’elle soit intacte, une fois qu’il y a un point final à ça. Peut importe ce qu’elle raconte. L’idée, c’est qu’une fois que je relie le papier, l’émotion qui m’a guidé là est toujours là. Si je la retrouve, je présente aux copains et on en fait quelque chose. C’est un thermomètre pour voir si c’est digne d’être présenté aux gens qui viennent nous voir, il faut, avant de le mettre encore plus en chantier, que cette émotion soit toujours là.

J’aime bien cette idée de thermomètre. Et quand t’en as quarante-deux, tu fais un disque ?
 
En tous cas, pour faire un disque, faut avoir plus de chansons que de… Le danger c’est qu’il te faille faire deux reprises pour avoir la longueur en fin de disque. Moi ça c’est toujours passé comme ça : il faut savoir retirer des chansons en ayant mal au cœur quand on enregistre un album plutôt que pousser pour remplir le nombre de pistes qu’il faut. Pas 42, non, mais quand on a démarré le spectacle, on était partis sur une vingtaines de chansons nouvelles et elles ne sont pas toutes sur l’album. »
 
Un album qui sort quand ?

« Si tout se passe bien, en octobre. »

Cette nouvelle équipe, vous êtes ensemble depuis deux ans, à peu près…

« Bientôt. Elle s’est constituée comme on a toujours fait. Avec François Pierron, évidemment. Elle s’est constitué à l’évidence ! Quand on avait fait le deuxième album, on était partis, avec François, parce qu’on connaissait plein de gens musiciens, on faisait ce qu’on appelait une tournée cascade, c’est à dire avec deux musiciens qui changeaient tout le temps, chaque semaine, on les assemblait différemment. Parmi ces gens-là, Jo et Phil, ce sont des gens qui se connaissaient déjà avant, qui fonctionnaient vachement bien entre eux, avec qui on rigolait beaucoup, on était amoureux de choses différentes. Avec François on s’est dit que ce serait marrant qu’on fixe un peu plus de choses, avec des musiciens. Quant à savoir lesquels, à qui il pensait, il a eu la même réponse que moi. A partir de là… C’est pas plus réfléchi que ça. »
 
Reste que ça minore un peu le rôle de François…  

« Çà, il faut lui demander. Forcément, il est moins mis en avant. Il avait envie, non de s’effacer, mais d’avoir des alliés, il a fait rentrer dedans des copains qui composent et jouent avec lui. Et ça lui permet de se concentrer sur certains gestes et de faire des choix. Il prenait en charge plein de choses. Il peut musicalement s’amuser à inventer. Il y a le répertoire qui change, dans l’histoire, et il faut le bichonner. De temps en temps, il va pouvoir partir sur un morceau et me dire « C’est là qu’il faut que tu mettes ton p’tit mot, camarade copain ! ». Moi, je ne le trouve pas minoré, il y a des copains qui poussent avec lui. »
 
Comment as-tu vu évoluer la chanson, depuis douze ans que tu y es ?

« J’y suis arrivé dans une période assez favorable. La chanson des années 80 c’était quand même pas franchement… on était ringardisé ! On est arrivé dans les années 90 avec un goût des jeunes pour la chanson. On a démarré, on était une bande zouave ; on s’est tenu ensemble, on s’est filé des plans, y’avait une putain de vraie solidarité avec des gens qui se lançaient là-dedans ! On a bien rigolé. Aujourd’hui j’ai parfois l’impression que y’a d’la resucée sur ce qui a pu se passer il y a quinze ans : rien que d’entendre le nombre de gens qui ressentent la nécessité d’aller sur le rock’n’roll ou de revenir à l’anglais… Peut-être en a-t’on fatigué certains, je ne sais pas, en tous cas chez les jeunes. C’est cyclique ça, il y a peut-être des moments plus faciles que d’autres… Je pense que j’ai commencé à un moment où c’était plus facile. Je recommencerais aujourd’hui que je ferais comme avant, sauf que personne comprendrait, ça s’rait rigolo. »
 
Et des rassemblements comme « Le Bar à Jamait » ?
 

« Bien sûr que ça existe encore, ça. C’est marrant… Jamait, plus encore que moi, c’est quelqu’un qui a commencé tard dans la chanson. Qui énormément d’amour pour les collègues et qui, malgré le succès qu’il a aujourd’hui, a gardé son regard de spectateur qu’il a toujours été. C’est bien, ce regard de fan. Son « Bar à Jamait » a ce pouvoir de rassembler ces gens-là. Il aurait tord de s’en priver. Il arrive à mener sa carrière de chanteur, de s’exprimer comme il le veut et, à côté de ça, de mettre en valeur des tas de gens. Ça prouve que la solidarité existe encore dans ce métier. J’espère que ça va continuer ainsi, parce que dis donc… »

Quels sont tes deux ou trois chocs chanson actuels parmi les « émergeants » ?

« C’est vach’ment dur une telle question, parce que t’en oublies, t’en laisses de côté… Je vais prendre le contre-pied de ce que tu dis. Il y a peu, j’ai retrouvé « La malédiction du caméléon », un disque de Jean Mouchès. J’ai passé quelques jours là-dessus : c’est absolument merveilleux !
 
Sinon, il y a pas longtemps, on a fait les zouaves avec Benoît Paradis, un chanteur québécois, qui est incroyable, qui ne ressemble à rien sinon qu’à lui : j’aime bien ces gens-là qui ont un truc à eux qui ne ressemblent à personne d’autre, une façon de faire, qui ont un respect de ce qui a déjà été fait, et, quand ils s’expriment, c’est… wouaah ! »

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