Par Sébastien Homer
 
Chanson . Après « Badaboum», vendu à 20 000 exemplaires, Loïc Lantoine et François Pierron, amateurs de « chansons pas chantées », reviennent avec un nouvel album. Rencontre.
 
Leur premier album s'appelait Badaboum. Le second du duo Loïc Lantoine et François Pierron, amateurs de « chansons pas chantées », ne pouvait donc s'appeler que Tout est calme. Reste qu'à la veille de la présidentielle, il fallait oser. Comme de nous livrer Nny, gentille moquerie à l'égard d'un fan de « l'idole des jeunes » qui a pour refrain « Faut pas dire du mal de Johnny ! »
 
Bizarre lorsque l'on sait que leur hymne aura longtemps été Mon côté punk au point d'en faire un groupe. Interrogé à ce sujet, Loïc se cache derrière son demi ; quant à François, lui, on dirait qu'il cherche pour s'en faire un abri, sa « mémère », cette contrebasse que d'ordinaire il enlace. Mais sur la table du troquet, il n'a que l'archet.
 
« Attention ! Qu'il n'y ait pas d'amalgame. Ce n'est qu'une chanson à propos d'un fan de Johnny », assure ce dernier. Et son comparse de poursuivre : « Comme beaucoup, on a de l'affection pour le personnage. Même s'il nous énerve à claquer la bise à Sarkozy. » Et d'expliquer, lui qui, sur ce morceau, arrache sa chemise pour plastronner avec un tee-shirt à l'effigie d'un Jojo désormais trop national : « Avant, ce tee-shirt, je le gardais jusqu'à la fin du concert. Désormais, je remets la chemise... »
 
Sortez couverts, nous disent-ils en substance, même si tout chez eux est une invitation à se foutre à poil. D'où ce superbe Tout est calme. Après les 20 000 exemplaires du premier album et, passant des petites salles aux grandes propres, voyant des magazines les étiqueter « jeunes pousses de la nouvelle chanson française », eux qui renâclent à « jouer du mégaphone » sans pour autant garder leur langue dans la poche chuchotent pour mieux nous dire de faire gaffe à « ceux qui font leur beurre de la peur ». Et Loïc de grogner d'entrée : « Y aura de la merde dans nos urnes/ Et ce silence, on s'le mangera. »
 
Pas de doute, ils ont changé. Lorsque nous les avions rencontré la première fois, c'était l'après-midi d'un 21 avril et, pour eux les urnes sentaient encore le souffre des velléités d'expulsion d'un ministre de l'Intérieur de « gôche » qui en avait après Majid, leur « prince arabe ». Cette fois, pour eux, « tout est calme/Trop... » Et ils veulent que cela s'entende : « J'irai
 
voter, assure Loïc. Mais faudra pas me refaire le coup de la peste et du choléra. » Quant à François, il se tâte encore. Mais pour lui, cette chanson qui ouvre l'album, « c'est aussi une berceuse. À chanter à sa belle pour qu'elle s'endorme. Malgré tout... » D'ailleurs, la chanson qui suit s'appelle Bientôt...
 

Biberonné
 
À Gaston Couté
 
De fait, seul Desproges pouvait se prévaloir d'être un artiste « dégagé ». Eux ne peuvent donc être qu'engagés. Et comment en serait-il autrement ? Le père de François a été biberonné à Gaston Couté ; Loïc, lui, s'est vu mettre le pied à l'étriller par Allain Leprest quittant son Nord pour le retrouver dans une banlieue encore rouge. Si, sur Badaboum, ils n'avaient de cesse de hurler « à l'attaque ! », aujourd'hui, ils préviennent benoîtement : « Quand les cigares changeront de bouche/ Quand la soupe, elle changera d'louche/ Les employés, on s'ra les rois. » Et d'y aller d'un revanchard : « Y faudra plus nous négliger/ C'est nous qu'on s'ra les PDG. »
 
À l'origine de cette chanson, Roland Bacri, un ancien du Canard enchaîné. Lantoine et Pierron puisent aussi du côté de Couté avec Jour de lessive : « Maman, ton mauvais gars arrive », grincent-ils, un texte qu'on aurait pu croire ciselé par Lantoine un soir de fièvre ou un lendemain de cuite. Mais ces deux-là creusent d'autant mieux un sillon qui leur est propre qu'ils s'ouvrent aux autres, aux mêmes, « à la famille », pensant là à la Rue Ketanou ou aux Têtes raides.
 
Cela n'en rend leur duo que plus fort. En témoigne Cosmonaute. À ceux qui pourraient penser que l'instrument ne ferait qu'accompagner, que la parole prime, c'est le plus beau des démentis : « À la base, il y a une phrase du père du Loïc : "Aujourd'hui, quand on veut la lune, on n'est pas poète, on est cosmonaute". » « Ça faisait plusieurs années qu'elle lui trottait dans la tête, raconte François. Et puis un jour, j'ai balancé une musique. » « En dix minutes, sourit Loïc, le texte est sorti. »
 
Ça résonne. Dans tous les sens du terme. Leur introspection a valeur universelle. Pas étonnant qu'ils la jouent collectif, invitant, entre autres, Nosfell, Denis Charolles, François faisant office de « directeur artistique » ouvert à double tour. Si une fois de plus, Loïc triture ses méninges, son ça, son moi et tous ceux qu'on connaît pas, collectives sont aussi leurs envies, comme sur Mais non, où le « on » n'est pas un con mais une bande d'utopistes. Debout forcément. Tout en refusant de se faire enfermer lorsqu'on leur demande si cette chanson est née du mouvement des intermittents : « Le problème, c'est qu'on est resté sur une corporation alors qu'il aurait fallu s'ouvrir », estime Loïc. Ajoutant : « Sûr que le système est complètement stupide au point de devoir se déclarer à la recherche d'un emploi, même quand on a vingt dates dans le mois. Mais la vraie galère, ce n'est pas de faire tourner le chapeau. C'est les trois huit... »
 
LES NUITS semblent TROP CALMES
 
Et de rêver tout haut d'ouvrir « un bistrot/ Pour kidnapper la fin de la fête ». Car les nuits leur semblent « trop calmes ». Et Loïc de lancer : « L'équation est simple : loi antibruit plus nouvelle chanson française et nous voilà ! » En toutes circonstances, retourner la situation en se retournant de temps en temps. Eux qui ont connu les animations de CE et les premières parties « où des créteux se posent pour t'écouter » officient désormais là où la fête n'a pas le droit de cité : dans les cités, en HP comme en prison : « D'ordinaire, ce sont les gens qui choisissent de venir nous voir, disent-ils. Là, c'est nous qui venons devant eux. » Comme à leur début. Mais, aujourd'hui, plus besoin d'aguicher le client ni d'étiquette pour le rassurer. Comme ils le tonnent : « Faut pas prendre les cons que pour des gens. » Et de reprendre à leur compte cette phrase de Pierre Henri qui résume leur démarche et leur colère : « Aujourd'hui, tout le monde veut se remettre en question mais personne en réponse. » Avec cet album, ils nous en livrent une belle, que Loïc ponctue du prophétique et de saison : « Et joyeux bordel à tous ! »
 
Tout est calme,
 
de Loïc Lantoine et François Pierron (Mon slip/Warner)
















 



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