Par PERRIN LUDOVIC

En gros, quand «les cigares changeront de bouches», que «les stars changeront de mains» et que «la bonne soupe changera de louche», Loïc Lantoine pourra s'arrêter de nous chuchoter que ses cicatrices sont nos oreilles. Comme ce n'est pas demain la veille, il continue de chanter pardon, de faire de la chanson pas chantée, comme il nous en prévenait sur son premier album paru il y a presque trois ans sur le label des Têtes raides gracieusement baptisé Mon Slip. Cela s'intitulait Badaboum et effectivement : 20 000 ventes, une tournée «officielle» de 120 dates et des coupures de presse à rendre vert de jalousie Pascal Obispo.
 
Cons. L'avantage de ce genre de talent, c'est qu'il va jusqu'aux oreilles de ceux qu'il épingle dans son propos contestataire. Il nous traiterait de cons, on l'écouterait quand même, rien que pour la rime. Mais on n'est pas chez Renaud. Et Loïc Lantoine, même quand il fait une chanson irrésistiblement moqueuse sur un fan de Johnny Hallyday, garde sous la semelle assez de bienveillance pour ne pas s'exclure du lot. S'il ne s'est pas aliéné comme le héros de sa chanson, qui ne parle plus à ses parents parce qu'ils ont jeté tous ses vieux vinyles dans un déménagement et qui a déshérité sa fille parce qu'elle préfère Barbara au rock de pépère («Elle doit être de la touffe ou j'm'y connais pas»), c'est que ce type né à La Chapelle-d'Armentières, dans le Nord, a découvert un jour qu'on pouvait se construire une fusée rien qu'avec des mots.
 
  
 
Il dit encore que jusqu'à ses 17 ans une ouvreuse de théâtre, c'était Madonna pour lui. La chanson l'a ouvert à la poésie et il a vu Barbara durant sa dernière tournée. Mais c'est surtout Allain Leprest qui lui a permis de «débloquer le bazar» dans ses ateliers d'écriture à Ivry-sur-Seine, et Gaston Couté (1880-1911) grâce à qui il a rencontré son acolyte contrebassiste et compositeur François Pierron, fils du chansonnier «gastoncoutesque» Gérard Pierron.
 
Préambule. Sur leur deuxième album de sortie, ils reprennent un texte dudit Couté. On jurerait que ce Jour de lessive est de Lantoine : «Je suis parti ce matin même/ Encore soûl de la nuit mais pris/ Comme l'écœurement suprême/ Crachant mes adieux à Paris.../ Et me voilà, ma bonne femme,/ Oui, foutu comme quatre sous.../ Mon linge est sale aussi mon âme.../ Me voilà chez nous.» Loïc Lantoine chante cela juste avant un autre titre qui sert de présentations. Préambule : «Mon père m'a dit un jour, un jour que j'étais en légère errance : "Ecoute-moi bien fils, aujourd'hui quand on veut la lune, on n'est pas poète, on est cosmonaute."» Son pater avait eu plus qu'il n'espérait dans son Nord ouvrier : une femme qu'il aimait, des enfants qui allaient partir en vrille, un boulot et un petit pavillon. Aujourd'hui, son fils lui donne de ses nouvelles : «Je m'en viens juste d'alunir/ J'regarde si j'vois pas la maison/ Et je prends le temps de t'écrire/ Pour te dire que t'avais raison/ Mon scaphandre il est pas nouveau/ Mais y sent très bon la sueur/ Je te salue d'chez mon boulot/ Le front déposé sur ton cœur.»
 
Punk. Là-dessus, la contrebasse de François Pierron fait des ronds, des carrés, des mélodies et des percussions, dans une manière de composer sans partition entre le jazz et le punk. On parlera donc ici de «geste». «Sur un même texte, il y a cinquante versions, cinquante certitudes possibles», expliquent Loïc et François. Sur la route, mais aussi dans les bistrots, les comités d'entreprise, les prisons ou les hôpitaux psychiatriques, ils ont croisé ces deux dernières années d'autres gestes à leur goût. Alors, dans cette «évidence à rebours», ils ont laissé un couvert pour le percussionniste Denis Charolles, Christian Olivier (Têtes raides), le guitariste Pierrick Hardy et Pierre Brunet ou Gil Barouk pour d'autres paroles et musiques.
 
Il y a aussi un texte de Roland Bacri et des notes de Nosfell. Ils ont «tapé dans le marbre» sous la vigilance du réalisateur artistique Jean Lamoot (Bashung, Noir Désir, Dominique A...), avec toujours ce sens du spectacle qui les invite modestement à proposer mieux qu'un film à la télé. Ils disent aussi que leurs quinze nouvelles chansons ne leur appartiennent plus : «Si t'as vécu de la colère, de l'amour, de la tension en les écoutant, c'est à toi, les émotions que tu t'es fabriquées.»
 
Loïc Lantoine CD «Tout est calme» (Mon Slip/Warner)

























































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