"Jules Supervielle, c'est le cristal, La folie et l'audace, c'est Henri Michaux, et le coeur, c'est un poète belge qui s'appelle Norge" (Loïc Lantoine)


Henri Michaux (Namur, 24 mai 1899 – Paris, 19 octobre 1984) est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955.


Henri Michaux : une vie de Plume
 

 
"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire: me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie" affirme Henri Michaux dans Passages (1950). Toute l'oeuvre de ce poète, né à Namur, consiste en effet en une périlleuse traversée de ce qu'il appelle "l'espace du dedans". Et c'est l'un de ses traits les plus remarquables que de nous parler de l'être, et donc de nous-mêmes, comme d'un territoire à explorer, d'un paysage dont l'apparente stabilité dissimule de minuscules ou spectaculaires événements.
 
La plupart des titres des ouvrages de Michaux privilégient les notions de mouvement et d'exploration: excursions vers des terres ou des cultures lointaines (Ecuador, Un Barbare en Asie...) circulations de toutes sortes dans l'espace de l'imaginaire (Ailleurs, La nuit remue...), expériences des hallucinogènes (L'Infini turbulent, Les Grandes épreuves de l'esprit...), observations de cas de magie ou de folie (Les Ravagés, Une voie pour l'insubordination...), déplacements véhéments des signes picturaux (Par la voie des rythmes, Par des traits...)
 
Cette incessante mobilité -doublée d'une intense mobilisation- est le plus efficace remède que Michaux ait trouvé à sa vulnérabilité, à son insatisfaction et son défaut d'être. L'homme, tel qu'il nous le présente (sous les espèces de son héros Plume, par exemple) est une créature précaire, sans appuis, sans identité, livrée à l'aléatoire, jetée brusquement dans le monde où elle n'a pas sa place assurée, où elle doit sans cesse réapprendre à vivre, où il lui faut se protéger contre des forces adverses, se préserver de ses propres démons, et résister à la tentation de céder et de dormir.
 
L'être de Michaux donne ainsi le sentiment d'une privation, d'une inadéquation foncière entre soi et le monde, d'une division intérieure intolérable. Il se trouve sans cesse aux prises avec une agitation intestine de figures contradictoires. Ce moi "en difficultés" s'effondre en lui-même. C'est celui d'un petit être au souffle court, aux muscles faibles, aux os fragiles: une créature chétive sujette à toutes sortes de vertiges et de métamorphoses, et qui va donc multiplier les mouvements et les passages pour tenter de se délivrer.
 
Le style même de Michaux en témoigne : la vitesse permet d'échapper au mal. Évitant la glu des genres, le poète distribue ses "difficultés" en rapides scénarios de toutes sortes. Faute de pouvoir écrire dans une langue inventée dont la syntaxe et le vocabulaire lui seraient propres, il pratique l'art du court-circuit, de l'ellipse et de l'asyndète, pour tenir en respect "les puissances environnantes du monde hostile".
 
"Épreuves" et "exorcismes" à la fois, telle est l'écriture d'Henri Michaux, poète par hygiène plus que par vocation, qui trouva dans la peinture, à partir des années cinquante, un nouveau "périmètre de défense" et un nouvel espace d'"affrontements".
 
© Jean-Michel Maulpoix

BIOGRAPHIE 
Henri Michaux (Namur, 24 mai 1899 – Paris, 19 octobre 1984) est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955.
Henri Michaux passe son enfance dans une famille de chapeliers aisés, à Bruxelles, au 69 rue Defacqz. Après avoir séjourné dans un pensionnat de la région de Malines, il poursuit ses études à Bruxelles au Collège Saint-Michel, où il a pour condisciples Norge, Herman Closson et Camille Goemans.
Adolescent angoissé, ses premières expériences littéraires sont marquées par la fréquentation de Tolstoï et Dostoïevski. Même s'il lit beaucoup pendant ses études chez les jésuites, il ne s'oriente pas tout d'abord vers l'écriture mais vers la médecine, qu'il abandonnera assez vite pour s'engager comme matelot. Il navigue en 1920 et 1921, mais doit débarquer, son bateau étant désarmé. À peu près à la même époque, la découverte de Lautréamont le pousse à écrire. Il en sortira Cas de folie circulaire en 1922, premier texte qui donne déjà une idée de son style. Ensuite les écrits se succèdent (Les Rêves et la Jambe en 1923, Qui je fus en 1927…) et les styles se multiplient.
Dans les années 1920, il collabore activement à la revue d'avant-garde Le Disque VERT fondée par Franz Hellens.
Pendant cette période, il émigre à Paris. Dès lors, il ne cessera de renier tout ce qui le rattache à la Belgique. En revanche, il gardera jusqu'à la fin de sa vie une réelle affinité avec la France et avec Paris en particulier2 — même s'il ne cessera pas de voyager dans le monde entier.
À Paris, il se lie rapidement avec le poète Jules Supervielle avec qui il restera ami jusqu'à la mort de ce dernier. En 1936, ils voyagent en Uruguay (chez Supervielle) puis à Buenos Aires en Argentine pour le Congrès International du Pen Club International. Au cours de ce voyage, Michaux rencontre Susana Soca, femme de lettres uruguayenne avec qui il sera très lié. Il retrouve également Victoria Ocampo, la directrice de SUR.
À Paris, Michaux fut ami avec plusieurs personnes qui jouèrent un grand rôle dans le monde artistique, comme Brassaï, Claude Cahun, Jean Paulhan son éditeur à la NRF, le libraire-éditeur Jacques-Olivier Fourcade (son « ami le plus proche » et correspondant, il l'embauchera comme conseiller littéraire, publiera Mes propriétés en 1929, et Nous deux encore en 1948) ; il favorise par ailleurs l'émergence d'une jeune génération de poètes dont Vincent La Soudière.
Outre les textes purement poétiques, il rédige des carnets de voyages réels (Ecuador en 1929, Un barbare en Asie en 1933) ou imaginaires (Ailleurs en 1948, parmi beaucoup d'autres), des récits de ses expériences avec les drogues, notamment la mescaline (Misérable Miracle en 1956) et le cannabis (Connaissance par les gouffres en 1961), des recueils d'aphorismes et de réflexions (Passages en 1950, Poteaux d'angle en 1971…), etc.
Bien que ses ouvrages les plus importants aient été publiés chez Gallimard, de nombreux petits recueils, parfois illustrés de ses dessins, ont été publiés à un faible tirage chez de petits éditeurs.
Parallèlement à l'écriture, dès 1925, il commence à s'intéresser à la peinture et à tous les arts graphiques en général. Exposé pour la première fois en 1937, il ne cesse ensuite de travailler, au point même que sa production graphique prend en partie le pas sur sa production écrite. Durant toute sa vie, il pratiquera autant l'aquarelle que le dessin au crayon, la gouache que la gravure ou l'encre. Il s'intéresse également à la calligraphie qu'il utilisera dans nombre de ses œuvres.
En 1948, Henri Michaux perd sa femme Marie-Louise Termet de façon tragique, à la suite d'un accident domestique ; ce deuil lui inspirera la même année son texte Nous deux encore.
La pratique de l'écriture et du dessin se sont conjugués, notamment, lors de son expérimentation de la mescaline (commencée en 1954, à l'âge de 55 ans, alors que Michaux n'avait auparavant consommé aucune drogue mis à part de l'éther). Cette expérimentation permet aussi de retrouver l'attrait de Michaux pour la médecine et en particulier la psychiatrie (il a assisté de nombreuses fois et dans de nombreux pays à des présentations de malades dans des asiles). Ces expérimentations se déroulaient avec l'aide d'un médecin, en calculant précisément les doses ingérées, et en notant ou en dessinant ses impressions pendant ces séances. Il s'agit d'une approche scientifique de ces substances psychotropes (Michaux expérimenta également le LSD et la psilocybine) et de la création artistique qui peut en découler.

 
Images du monde visionnaire - 1964

 

À la fin de sa vie, Michaux était considéré comme un artiste fuyant ses lecteurs et les journalistes, ce qui contraste avec les nombreux voyages qu'il a faits pour découvrir les peuples du monde, et avec les nombreux amis qu'il compta dans le monde artistique.
Henri Michaux fait partie des peintres réunis pour l'exposition L'envolée lyrique, Paris 1945-1956 présentée au Musée du Luxembourg (Sénat), avril-août 2006 (Sans titre, 1948; Six dessins pour 'Mouvements' , 1949; Sans titre, 1951, Dessin mescalinien, 1955).
L'une de ses citations les plus connues est : « Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers ».



 


Le travail d'écrire rappelle à qui l'oublierait que l'on n'est pas seul dans sa peau - Henri Michaux

On n’est pas seul dans sa peau
Je suis habité; je parle à qui-je-fus et qui-je-fus me parlent. Parfois, j’éprouve une gêne comme si j’étais étranger. Ils font à présent toute une société et il vient de m’arriver que je ne m’entends plus moi-même. (Qui je fus)
On n’est jamais tout seul dans sa peau ! Je suis multiple et me multiplie depuis des années à ne plus savoir que faire de mes « Moi s » qui s’entassent. Je n’ai jamais su combien on était au juste, mais on vit à l’étroit, on se gêne, on s’encombre… Quand l’un veut parler, l’autre prend la parole, et on ne s’entend plus. Quand l’un veut bouger, l’autre ne veut pas, et on se marche sur les pieds. Je crois que je vais déménager ; cette fois, c’est décidé, mais qui vais-je habiter ? Et comment On ne peut pas arriver dans la peau d’un autre, comme ça, ses valises à la main et le mettre devant le fait accompli, c’est monstrueux ! Je le sais parce qu’on me l’a déjà fait, et ça c’est terminé de façon sanglante.
 
Il est temps que je me quitte pour aller vivre ailleurs. C’est dur de se quitter, mais peut-être renaît-on de ses adieux ? Je suis fatiguée de moi, il me faut voyager dans d’autres corps, d’autres âmes, d’autres langues…Il y a une semaine, je me suis écrit une lettre que je me suis lue, mais cela m’a fait plus de mal que de bien, j’aurais dû y mettre plus les formes, j’aurais dû me ménager – je n’ai jamais su être bon avec moi -  j’aurais dû montrer plus de compassion à mon égard.
 
Enfin c’est trop tard, le mal est fait, les valises sont à la porte, je dois partir parce que je sais qu’on peut mourir de vivre !


 


Ecuador

Le vide
Le voyage
L'écriture

Le vide …. Que les mots sont impuissants à combler sauf à le désigner ….. un « centre absent », un trou, « un silence d’étoiles » qui porte en lui la force d’un appel à l’infini

« A cause de ce manque, j’aspire à tant. A tant  de choses, à presque l’infini … »

Ce dépouillement par le vide est aussi une façon d’être prêt à tout recevoir, de ne se fermer à aucun aspect de la réalité. C’est dans cette culture de la distance et du retrait que Michaux voyage non pour acquérir mais pour s’appauvrir.  Quitter les logiques du système de chaque idée, jeter ces idées pour faire surgir de nulle part des idées d’ailleurs.  

"Non, non, pas acquérir. Voyager pour t'appauvrir, voilà ce dont tu as besoin […]. Celui qui acquiert, chaque fois qu’il acquiert, il perd."

En définitive, il voyage plus pour un parcours intérieur, utiliser l’altérité extérieur pour découvrir sa propre étrangeté intérieure, dans les plis et replis de son être. Voyager pour s’écrire …. L’aventure de l’écriture est le vrai parcours.

 
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Sur scène, Loic Lantoine interprète "Un tout petit cheval"
 
Un tout petit cheval
Henri Michaux

J'ai élevé chez moi un petit cheval. Il galope dans ma chambre. C'est ma distraction.
 Le 17 novembre 2013 avec Karim Arab

 
Au début, j'avais des inquiétudes. Je me demandais s'il grandirait. Mais ma patience a été récompensée. Il a maintenant plus de 53 centimètres et mange et digère une nourriture d'adulte.
La vraie difficulté vint du côté d'Hélène. Les femmes ne sont pas simples. Un rien de crottin les indispose. Ca les déséquilibre. Elles ne sont plus elles-mêmes.
"D'un si petit derrière, lui disais-je, bien peu de crottin peut sortir", mais elle... Enfin, tant pis, il n'est plus question d'elle à présent.
Ce qui m'inquiète, c'est autre chose, ce sont tout d'un coup, certains jours, les changements étranges de mon petit cheval. En moins d'une heure, voilà que sa tête enfle, enfle, son dos s'incurve, se gondole, s'effiloche et claque au vent qui entre par la fenêtre.
Oh ! Oh !
Je me demande s'il ne me trompe pas à se donner pour cheval ; car même petit, un cheval ne se déploie pas comme un pavillon, ne claque pas au vent fût-ce pour quelques instants seulement.
Je ne voudrais pas avoir été dupe, après tant de soins, après tant de nuits que j'ai passées à le veiller, le défendant des rats, des dangers toujours proches, et des fièvres du jeune âge.
Parfois, il se trouble de se voir si nain. Il s'effare. Ou en proie au rut, il fait par-dessus les chaises des bonds énormes et il se met à hennir, à hennir désespérément.
Les animaux femelles du voisinage dardent leur attention, les chiennes, les poules, les juments, les souris. Mais, c'est tout. "Non, décident-elles, chacune pour soi, collée à son instinct. Non, ce n'est pas à moi de répondre." Et jusqu'à présent aucune femelle n'a répondu.
Mon petit cheval me regarde avec de la détresse, avec de la fureur dans ses deux yeux.
Mais, qui est en faute ? Est-ce moi ?


 
Autres Henri Michaux mis en musique
 
Contre

Contre par Catherine sauvage


"Je vous construirai une ville avec des loques, moi.
Je vous construirai sans plan et sans ciment un édifice que vous ne détruirez pas
Et qu'une espèce d'évidence écumante soutiendra et gonflera,
Qui viendra vous braire au nez, et au nez gelé
De tous vos Parthénons, vos Arts Arabes et de vos Mings.
Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard et du son de peaux de tambours
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquels votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussières de sable sans raisons.
Glas ! Glas ! Glas ! Sur vous tous! Néant sur les vivants!
Oui! Je crois en Dieu ! Certes, il n'en sait rien.
Foi, semelle inusable pour qui n'avance pas.
Ô monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant !
Je contre! Je contre! Je contre, et te gave de chien crevé !
En tonnes, vous m'entendez, en tonnes je vous arracherai
Ce que vous m'avez refusé en grammes!
Le venin du serpent est son fidèle compagnon.
Fidèle ! Et il l'estime à sa juste valeur.
Frères, Mes Frères damnés, suivez moi avec confiance;
Les dents du loup ne lâchent pas le loup,
C'est la chair du mouton qui lâche.
Dans le noir, nous verrons clair, Mes Frères!
Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite!
Carcasse ! Où est ta place ici ?
Gêneuse! Pisseuse! Pots cassés! Poulie gémissante !
Comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t'écarteler !"


In "LA NUIT REMUE" chez Collection Poésie/Gallimard


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Henri Michaux | En route vers l’homme

 
Un être savant, un jour, est venu, nous a instruits, nous, ignorants.
Il nous a appris à parler. Auparavant nous ne savions que chanter.
 
Ce fut une tentation. Il ne fallait sans doute pas accepter. Maintenant nous savons tous parler, après quelques années d’enfance et de balbutiements. Mais à présent on n’est plus comme avant. Ce n’est plus l’enchantement.
 
Il se faisait des choses. Il y avait des entreprises, des réunions, des travaux, des préparations en vue du futur. On avait des arbres. Il s’occupait de presque tout.
Autrefois il nous gouvernait. Nous n’avions pas à vouloir, à décider. Nous pouvions encore jouer. Il a disparu sans qu’on se l’explique.
Maintenant tout nous incombe à nous, il laisse faire. Il n’est plus intéressé.
Il fait comme s’il n’était pas au courant.
 
Ce n’est pas la première fois qu’il s’était détaché. Certes, à ses yeux nous ne sommes pas satisfaisants, pas non plus très intéressants. Nos pères-prédécesseurs savaient comment l’intéresser. Ils savaient, eux, ce qu’il fallait pour ne pas rester seuls et le faire revenir. Mais nous, nous ne savons pas, nous n’en avons pas trouvé le moyen.
 
Une musique auparavant nous reliait. Une musique nous avait été donnée pour cela, pour revenir à lui ; à l’être si important qui pouvait nous gouverner notre terre. Une certaine musique. Elle le ramenait à nous, cette musique-là qui nous avait été léguée afin d’être le lien. Mais elle a été perdue celle-là.
 
Certains parmi nous quittent la tribu afin d’aller vivre avec les animaux sauvages. Nous les laissons partir.
Les bêtes sauvages n’en veulent pas. Elles ne se laissent pas tromper par des inclinations tumultueuses, par simplement des intentions.
De ce côté le fossé est grand et large, un fossé qui ne peut actuellement être comblé.
 
Car nous ne sommes pas des bêtes. Quoique d’une certaine façon nous ne soyons pas encore parfaitement des hommes. Nous le serons. Il ne faut pas désespérer. Nous l’avons été. Dans des temps anciens, nous le fûmes. En même temps que ceux-là qui présentement dans les bois et la savane sont redevenus entièrement des bêtes mais nous les respectons. Nous nous interdisons de surveiller leurs vies ou de chercher à savoir des choses sur elles, qui d’une manière ou d’une autre les humilieraient peut-être.
Car, malgré que nous nous soyons restés plus qu’à moitié hommes surtout par l’aspect et donc en avance sur elles, il est à craindre, il est possible que nous ne redevenions hommes complets et véritables, quaprès elles. On ne peut savoir. On ne peut être sûr. Se vanter ne serait pas bien.
Pour le moment, sur quatre pattes, ou autrement, elles attendent dans la forêt, dans des terriers leur lointain avenir d’hommes avec une grande dignité, avec une dignité exemplaire.
© Henri Michaux, Gallimard, Pléiade T. III.


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Witold Lutoslawski met en musique 3 poèmes d'Henri Michaux
3 pièces pour choeur et orchestre inspirées de 
  • Pensée
  • Le grand combat
  • Repod dans le malheur


PENSEE



Penser, vivre, mer peu distincte;
Moi – ça – tremble,
Infini incessamment qui tressaille.
Ombres de mondes infimes: ombres d’ombres,
cendres d’ailes.
Pensées à la nage merveilleuse,
qui glissez en nous, entre nous, loin de nous,
loin de nous éclairer, loin de rien pénétrer;
étrangères en nos maisons,
toujours à colporter,
poussières pour nous distraire
et nous éparpiller la vie.

(Henri Michaux)




LE GRAND COMBAT
      


         
Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.
 
« Papa, fais tousser la baleine », dit l'enfant confiant.
Le tibétain, sans répondre, sortit sa trompe à appeler l'orage
et nous fûmes copieusement mouillés sous de grands éclairs.
Si la feuille chantait, elle tromperait l'oiseau.
 
Henri MICHAUX ; Qui je fus Gallimard, 1927




REPOS DANS LE MALHEUR
 



Le Malheur, mon grand laboureur,
Le Malheur, assois-toi,
Repose-toi,
Reposons-nous un peu toi et moi,
Repose,
Tu me trouves, tu m’éprouves, tu me le prouves.
Je suis ta ruine.
 
Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,
Ma cave d’or,
Mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.
Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans mon horreur,
Je m’abandonne.
  
Henri Michaux - Poèmes, Plume.

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L'oiseau qui s'efface


Celui-là, c'est dans le jour qu'il apparaît, dans le jour le plus blanc.
Oiseau.
Il bat de l'aile, il s'envole.
Il bat de l'aile, il s'efface.
Il bat de l'aile, il réapparaît.
Il se pose.
Et puis il n'est plus.
D'un battement il s'est effacé dans l'espace blanc.
Tel est mon oiseau familier, l'oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour.
Peupler?
On voit comment...
Mais je demeure sur place, le contemplant, fasciné par son apparition, fasciné par sa disparition.


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Maya Beiser, violoncelliste américaine dit et joue une traduction de 

JE VOUS ECRIS D'UN PAYS LOINTAIN
Maya Beiser, cello
Music by Eve Beglarian
Video by Shirin Neshat
Text by Henri Michaux

Partie 1


Partie 2


Partie 3


JE VOUS ECRIS D'UN PAYS LOINTAIN

I
Nous n'avons ici, dit-elle, qu'un soleil par mois, et pour peu de temps.
On se frotte les yeux des jours en avance.
Mais en vain.
Temps inexorable.
Soleil n'arrive qu'en son heure.
Ensuite on a un monde de choses à faire, tant qu'il y a de la clarté, si bien qu'on a à peine le temps de se regarder un peu.
La contrariété, pour nous, dans la nuit, c'est quand il faut travailler, et il le faut : il naît des nains continuellement.
II
Quand on marche dans la campagne, lui confie-t-elle encore, il arrive que l'on rencontre sur son chemin des masses considérables.
Ce sont des montagnes, et il faut tôt ou tard se mettre à plier les genoux.
Rien ne sert de résister, on ne pourrait plus avancer, même en se faisant du mal.
Ce n'est pas pour blesser que je le dis.
Je pourrais dire d'autres choses, si je voulais vraiment blesser.
III
L'aurore est grise ici, lui dit-elle encore.
Il n'en fut pas toujours ainsi.
Nous ne savons qui accuser.
Dans la nuit le bétail pousse de grands mugissements, longs et flûtes pour finir.
On a de la compassion, mais que faire?
L'odeur des eucalyptus nous entoure : bienfait, sérénité, mais elle ne peut préserver de tout, ou bien pensez-vous qu'elle puisse réellement préserver de tout ?
Je vous ajoute encore un mot, une question plutôt.
Est-ce que l'eau coule aussi dans votre pays? (je ne me souviens pas si vous me l'avez dit) et elle donne aussi des frissons, si c'est bien elle.
Est-ce que je l'aime?
Je ne sais.
On se sent si seule dedans, quand elle est froide.
C'est tout autre chose quand elle est chaude.
Alors?
Comment juger?
Comment jugez-vous, vous autres, dites-moi, quand vous parlez d'elle sans déguisement, à cœur ouvert?
V
Je vous écris du bout du monde.
Il faut que vous le sachiez.
Souvent les arbres tremblent.
On recueille les feuilles.
Elles ont un nombre fou de nervures.
Mais à quoi bon ?
Plus rien entre elles et l'arbre, et nous nous dispersons, gênées.
Est-ce que la vie sur terre ne pourrait pas se poursuivre sans vent?
Ou faut-il que tout tremble, toujours, toujours?
Il y a aussi des remuements souterrains, et dans la maison comme des colères qui viendraient au-devant de vous, comme des êtres sévères qui voudraient arracher des
confessions.
On ne voit rien, que ce qu'il importe si peu de voir.
Rien, et cependant on tremble.
Pourquoi?
VI
Nous vivons toutes ici la gorge serrée.
Savez-vous que, quoique très jeune, autrefois j'étais plus jeune encore, et mes compagnes pareillement.
Qu'est-ce que cela signifie?
Il y a là, sûrement, quelque chose d'affreux.
Et autrefois quand, comme je vous l'ai déjà dit, nous étions encore plus jeunes, nous avions peur.
On eût profité de notre confusion.
On nous eût dit : «
Voilà, on vous enterre.
Le moment est arrivé. »
Nous pensions : «
C'est vrai, nous pourrions aussi bien être enterrées ce soir, s'il est avéré que c'est le moment. »
Et nous n'osions pas trop courir : essoufflées, au bout d'une course, arriver devant une fosse toute prête, et pas le temps de dire mot, pas le souffle.
Dites-moi, quel est donc le secret à ce propos ?
VII
Il y a constamment, lui dit-elle encore, des lions dans le village, qui se promènent sans gêne aucune.
Moyennant qu'on ne fera pas attention à eux, ils ne font pas attention à nous.
Mais s'ils voient courir devant eux une jeune fille, ils ne veulent pas excuser son émoi.
Non ! aussitôt ils la dévorent.
C'est pourquoi ils se promènent constamment dans le village où ils n'ont rien à faire, car ils bâilleraient aussi bien ailleurs, n'est-ce pas évident ?
VIII
Depuis longtemps, longtemps, lui confie-t-elle, nous sommes en débat avec la mer.
De très rares fois, bleue, douce, on la croirait
contente.
Mais cela ne saurait durer.
Son odeur du reste le dit, une odeur de pourri (si ce n'était son amertume).
Ici, je devrais expliquer l'affaire des vagues.
C'est follement compliqué, et la mer...
Je vous prie, ayez confiance en moi.
Est-ce que je voudrais vous tromper?
Elle n'est pas qu'un mot.
Elle n'est pas qu'une peur.
Elle existe, je vous le jure; on la voit constamment.
Qui? mais nous, nous la voyons.
Elle vient de très loin pour nous chicaner et nous effrayer.
Quand vous viendrez, vous la verrez vous-même, vous serez tout étonné. «
Tiens ! » direz-vous, car elle stupéfie.
Nous la regarderons ensemble.
Je suis sûre que je n'aurai plus peur.
Dites-moi, cela n'arrivera-t-il jamais ?
IX
Je ne veux pas vous laisser sur un doute, continue-t-elle, sur un manque de confiance.
Je voudrais vous reparler de la mer.
Mais il reste l'embarras.
Les ruisseaux avancent; mais elle, non. Écoutez, ne vous fâchez pas, je vous le jure, je ne songe pas à vous tromper.
Elle est comme ça.
Pour fort qu'elle s'agite, elle s'arrête devant un peu de sable.
C'est une grande embarrassée.
Elle voudrait sûrement avancer, mais le fait est là.
Plus tard peut-être, un jour elle avancera.

 


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Henri Michaux inspire la danse

HENRI MICHAUX : MOUVEMENTS
2005-2011 Ballet en un acte
Durée  35 minutes
Créé au festival international de danse ImPulsTanz,
Vienne, Autriche, le 2 août 2011
Direction artistique et chorégraphie : Marie Chouinard
Musique : Louis Dufort : Texte et dessins projetés
Henri Michaux, tiré de l'ouvrage «Mouvements» (1951),
Environnement sonore : Edward Freedman
Costumes : Marie Chouinard
Coiffure : Marie Chouinard
Voix : Marcel Sabourin
Une production de la COMPAGNIE MARIE CHOUINARD 


extrait
Robert Boisvert - Le Soleil
Comme son titre l'indique, le spectacle tire son origine de Mouvements, un livre d'Henri Michaux dans lequel on a rassemblé une série de dessins à l'encre de Chine - on pourrait dire aussi un ensemble de taches - qui représentent des corps en mouvement. Les corps ont parfois deux têtes ou quatre jambes, mais on peut toujours y deviner une forme humaine.
Marie Chouinard a choisi d'interpréter le livre comme s'il s'agissait d'une partition, comme si les dessins étaient autant de notations chorégraphiques indiquant la forme exacte du corps dans l'espace.
C'est là où la démarche trouve son originalité. Comme il est tout habillé de noir et qu'il évolue sur un plancher et un fond de scène blancs, le danseur devient lui-même une tache d'encre dans l'espace scénique.
L'aventure devient réellement intéressante au moment d'inscrire ces fameuses taches dans le temps et dans l'espace. «J'ai commencé d'une façon très, très simple, explique Marie Chouinard. Un dessin, une danseuse, un mouvement. Elle s'arrête, elle regarde l'écran, place son corps, et sort. Une deuxième danseuse entre, regarde le dessin, place son corps, et sort. Et ainsi de suite.»
Les dessins sont projetés sur un écran géant, de sorte que le public peut voir aussi bien la forme d'origine que sa «transcription» dans le corps du danseur. On devine le plaisir que peut procurer l'observation du processus.
Comme on trouve, au centre du livre, un grand poème d'Henri Michaux, on a prévu lire le poème en question exactement au milieu de la chorégraphie.
La musique originale conçue par Louis Dufort possède une énergie qui correspond, selon Marie Chouinard, à celle d'un dessin à l'encre de Chine. «Une tache noire sur un papier blanc, c'est très marqué, déterminé, défini, affirmé, précis», insiste-t-elle, en appuyant sur chaque mot. Pour accompagner un propos aussi tranché, il fallait une trame musicale bien marquée sur le plan rythmique. C'est ce qui explique son côté «industriel». La musique, lorsqu'elle démarre, roule «comme une machine infernale jusqu'à la fin», prévient la chorégraphe.


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Pour les plaisir des mots,
d'autres textes d'Henri Michaux

 

MA VIE
 
Tu t'en vas sans moi, ma vie.
Tu roules.
Et moi j'attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t'ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.
A cause de ce manque, j'aspire à tant.
À tant de choses, à presque l'infini...
À cause de ce peu qui manque, que jamais n'apportes.
 
(Extrait de "La Nuit Remue « Poésie/Gallimard)


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M E S  O C C U P A T I O N S
 
Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur.
Moi non. J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au portemanteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le décroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon: «Mettez-moi donc un verre plus propre.»
Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.


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La jeune fille de Budapest
 
Dans la brume tiède d'une haleine de jeune fille, j'ai pris place
Je me suis retiré, je n'ai pas quitté ma place.
Ses bras ne pèsent rien. On les rencontre comme l'eau.
Ce qui est fané disparaît devant elle. Il ne reste que ses yeux.
Longues belles herbes, longues belles fleurs croissaient dans notre champ.
Obstacle si léger sur ma poitrine, comme tu t'appuies maintenant.
Tu t'appuies tellement, maintenant que tu n'es plus.
 
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 Je vis un arbre dans un oiseau
 
 Celui-ci le réfléchissait tout entier et une brise infiniment légère en assouplissait seulement l’extrême bord des feuilles.
L’oiseau était immobile et grave.
C’était un matin clair, sans soleil, un matin qui ne dévoile rien encore de la journée à venir, ou très peu.
 Moi aussi, j’étais calme.
 L’oiseau et moi, nous nous entendions, mais à distance, comme il convient à des êtres d’espèce animale, ayant eu, sans retour possible, une évolution parfaitement divergente.
 
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Un homme perdu
 
(in Mes propriétés)
 
En sortant, je m'égarai. Il fut tout de suite trop tard pour reculer. Je me trouvais au milieu d'une plaine. Et partout circulaient de grandes roues. Leur taille était bien cent fois la mienne. Et d'autres étaient plus grandes encore.Pour moi, sans presque les regarder, je chuchotais à leur approche, doucement, comme à moi-même : " Roue, ne m'écrase pas… Roue, je t'en supplie, ne m'écrase pas… Roue, de grâce, ne m'écrase pas. " Elles arrivaient, arrachant un vent puissant, et repartaient. Je titubais. Depuis des mois ainsi : " Roue, ne m'écrase pas… Roue, cette fois-ci, encore, ne m'écrase pas. " Et personne n'intervient ! Et rien ne peut arrêter ça ! Je resterai là jusqu'à ma mort.
 
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UNE VIE DE CHIEN
 
Je me couche toujours très tôt et fourbu, et cependant on ne relève aucun travail fatigant dans ma journée.
Possible qu'on ne relève rien mais moi, ce qui m'étonne, c'est que je puisse tenir bon jusqu'au soir, et que je ne sois pas obligé d'aller me coucher dès les quatre heures de l'après-midi.
Ce qui me fatigue ainsi, ce sont mes interventions continuelles.
J'ai déjà dit que dans la rue je me battais avec tout le monde; je gifle l'un, je prends les seins aux femmes, et me servant de mon pied comme d'un tentacule, je mets la panique dans les voitures du Métropolitain.
Quant aux livres, ils me harassent par-dessus tout. Je ne laisse pas un mot dans son sens ni même dans sa forme.
Je l'attrape et, après quelques efforts, je le déracine et le détourne définitivement du troupeau de l'auteur.
Dans un chapitre vous avez tout de suite des milliers de phrases et il faut que je les sabote toutes. Cela m'est nécessaire.
Parfois, certains mots restent comme des tours. Je dois m'y prendre à plusieurs reprises et, déjà bien avant dans mes dévastations, tout à coup au détour d'une idée, je revois cette tour. Je ne l'avais donc pas assez abattue, je dois revenir en arrière et lui trouver son poison, et je passe ainsi un temps interminable.
Et le livre lu en entier, je me lamente, car je n'ai rien compris... naturellement. N'ai pu me grossir de rien. Je reste maigre et sec.
Je pensais, n'est-ce pas , que quand j'aurais tout détruit, j'aurais de l'équilibre. Possible. Mais cela tarde, cela tarde bien.
 
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MA VIE S'ARRÊTA
 
J'étais en plein océan. Nous voguions. Tout à coup le vent tomba. Alors l'océan démasqua sa grandeur, son interminable solitude.
 
Le vent tomba d'un coup, ma vis fit « toc ». Elle était arrêtée à tout jamais.
 
Ce fut une après-midi de délire, ce fut après-midi singulière, l'après-midi de « la fiancée se retire ».
 
Ce fut un moment, un éternel moment, comme la voix de l'homme et sa santé étouffe sans effort les gémissements des microbes affamés, ce fut un moment, et tous les autres moments s'y enfournèrent, s'y envaginèrent, l'un après l'autre, au fur au mesure qu'ils arrivaient, sans fin, sans fin, et je fus roulé dedans, de plus en plus enfoui, sans fin, sans fin.
 
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RÊVE DE MOORE
 
…Et voyageant ainsi qu'on fait en rêve, elle arrive au milieu d'une peuplade de nègres.
 
Et là, suivant la coutume qui s'attache aux fils de roi, l'enfant royal est nourri par la mère et par la nourrice. Mais à la nourriture on ne laisse qu'un sein. L'autre est sectionné et la poitrine est plate comme celle d'un homme (sauf le nœud de la cicatrice).
 
La voyageuse, voyant cela, s'étonne.
 
Alors le vice-roi : « Vous avez bien remarqué comme tout le monde, n'est-ce pas, que quand l'enfant tette, l'autre mamelle, il la touche constamment et la caresse. C'est ainsi que ça va le mieux.
 
« Or la nourrice nous en coupons une pour que l'enfant apprenne plus vite à parler. En effet, ce sein absent l'intrigue tellement qu'il n'a de cesse qu'il n'ait pu composer un mot et interroger là-dessus son entourage.
 
« Et le premier mot qui vient, c'est toujours : abricot. »
 
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ON PEUT VOLER
 
Tandis que je me rasais ce matin, étirant et soulevant un peu mes lèvres pour avoir une surface plus tendue, bien résistante au rasoir, qu'est-ce que je vois ? Trois dents en or ! Moi qui n'ai jamais été chez le dentiste.
 
Ah ! Ah !
 
Et pourquoi ?
 
Pourquoi ? Pour me faire douter de moi, et ensuite me prendre mon nom de Barnabé. Ah ! ils tirent ferme de l'autre coté, ils tirent, ils tirent.
 
Moi aussi je suis prêt, et je LE retiens. « Barnabé », « Barnabé », dis-je doucement mais fermement ; alors, de leur côté, tous leurs efforts se trouvent réduits à néant.
 
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LE GRAND VIOLON
 
Mon violon est un grand violon-girafe ;
j'en joue à l'escalade,
bondissant dans ses râles,
au galop sur ses cordes sensibles et son ventre affamé aux désirs épais,
que personne jamais ne satisfera,
sur son grand cœur de bois enchagriné,
que personne jamais ne comprendra.
Mon violon-girafe, par nature a la plainte basse et importante, façon tunnel,
l'air accablé et bondé de soi, comme l'ont les gros poissons gloutons des hautes profondeurs, mais avec, au bout, un air de tête et d'espoir quand même,
d'envolée, de flèche, qui ne cèdera jamais.
Rageur, m'engouffrant dans ses plaintes, dans un amas de tonnerres nasillards,
j'en emporte comme par surprise
tout à coup de tels accents de panique ou de bébé blessé, perçants, déchirants,
que moi-même, ensuite, je me retourne sur lui, inquiet, pris de remords, de désespoir,
et de je ne sais quoi, qui nous unit, tragique, et nous sépare.















































































































 


 
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