(née Duvivier...)


Biographie (issue de son site)

Après une formation en piano classique, une maîtrise de philosophie, dix ans de contrebasse en amateur, des centaines de concerts avec divers groupes (notamment Bec à foin, les C'est Pas Grave, une petite formation de plusieurs artistes , qui reprenait des  chansons , et les arrangeait à leur façon , style cabaret ... 
), un emploi-jeune en éveil musical, Agnès se lance dans des tournées avec le groupe Samarabalouf et dans la musique de théâtre grâce à la rencontre du metteur en scène Jean-Louis Hourdin (Le théâtre ambulant Chopalovitch créé en 2000 à la Maison de la culture d'Amiens).

Entretien avec Agnès Doherty sur le Blog du Doigt Dans l'oeil


Lors de l’entretien qu’il accordait à notre revue il y a quelques mois, le musicien irlandais Joe Doherty nous parlait des spectacles qu’il préparait avec sa compagne Agnès, également musicienne et membre de leur groupe Itza Blast. Loin d’être l’aboutissement définitif d’un parcours singulier, les spectacles pour enfant -petits ou grands- créés et joués par l’artiste elle-même, dans la région bordelaise, font émerger une île supplémentaire dans le champs des terres possibles vers lesquelles la musique nous embarque. Après avoir exercé une activité musicale au sein de groupes, de troupes de théâtre, et d’orchestres, Agnès Doherty n’a de cesse de découvrir de nouveaux mondes.
C’est par un après midi pluvieux que l’artiste à l’univers polymorphe, qui accompagnait il y a quelques années la compagnie de théâtre Le Temps De Dire, a accepté de prendre le temps justement de nous parler d’elle.
 
-Agnès bonjour et merci de nous accorder du temps. Comment as-tu commencé à jouer de la musique?
-Quand j’étais enfant, j’ai fait du piano ; mais j’étais complètement prisonnière de la partition : je n’arrivais pas à jouer autre chose que ce qui était écrit, défaut certainement du à la méthode d’apprentissage, qui au lieu d’offrir un contact sensoriel et intuitif, imposait une lecture unique de la partition -un peu comme si on apprenait la grammaire avant de savoir parler une langue-. J’aimais beaucoup le piano, mais j’avais envie de passer à autre chose et de jouer à l’oreille. J’ai donc commencé la contrebasse directement sans prendre de cours, ce qui m’a éduqué l’oreille, mais donné en revanche de mauvaises habitudes. Quand j’ai commencé à prendre des cours au conservatoire de Bordeaux, l’enseignant a passé quelques temps à s’arracher les cheveux !
Je suis de Crépy-en-Valois, en Picardie. C’est une ville populaire, assez fêtarde. J’avais un petit groupe de chanson française, un peu rock-guinuette, au sein duquel lequel j’ai commencé la contrebasse. Nous avons joué dans tous les bars possibles et imaginables de la localité. On était très connus, et on avait notre petit public de fidèles, le concept étant de jouer dans des bars le week-end pour se faire payer des coups. Nous avons également joué sur quelques petites scènes à Paris, pour des premières parties d’autres groupes. Cette expérience a duré 8 ou 10 ans. Ce fut une aventure humaine extraordinaire.
 
-Pourquoi la contrebasse? N’est-ce pas atypique?
-Justement! C’était peut-être au départ par esprit de contradiction, parce que la contrebasse n’est pas un instrument typiquement féminin. Puis au fil des ans, cela m’a plu de plus en plus. Je trouve des possibilités infinies au niveau du son et de l’épaisseur que cela peut avoir. De plus je me suis mise à l’archet récemment, et il se passe quelque chose d’intense : c’est un son très brut. La contrebasse n’offre peut-être pas les mêmes possibilités de virtuosité qu’un autre instrument, mais la qualité de son et la puissance dégagée sont impressionnantes.
En outre la place de la basse, ou de la contrebasse, est très importante, même fondamentale dans une formation : ce n’est pas l’instrument qu’on entend en premier, mais si on l’enlève, il manque. Comme la batterie, la basse occupe un rôle en retrait, mais nécessaire, et cette idée me plait et correspond à ma personnalité. On ne peut pas vraiment exprimer de mégalomanie avec. Les solos de contrebasse, ça ne court pas les rues. En règle générale, les solos ne m’intéressent pas, sauf si c’est un solo utile qui amène quelque part, comme Joe sait en faire ; mais placer un solo interminable juste pour empiler des notes et en foutre plein la vue, ça ne m’embarque pas. J’aime le côté discret de la contrebasse, et la possibilité de jouer des choses simples et qui fonctionnent. Paradoxalement, son rôle dans la musique n’est pas du tout valorisé, y compris dans les orchestres symphoniques, alors qu’un bon pupitre de basse qui fonctionne draine tout le reste, et inversement, si la basse n’est pas bonne, rien ne tient. C’est un peu comme les fondations d’une maison.
 
 
-Vivre de la musique était-il un choix évident pour toi?
-Pas immédiatement. J’ai suivis des études de philosophie, car je voulais devenir enseignante. Je trouvais cette discipline passionnante, et je pensais qu’elle pouvait aider et inciter les jeunes à se poser des questions. Parallèlement j’occupais un emploi de pionne, qui me permettait de jouir d’un statut particulier, relativement confortable : on travaillait 3 jours par semaine, en gagnant un salaire raisonnable, ce qui laissait la possibilité de mener de front les études et le travail. Mais à cette occasion, j’ai vu la manière dont fonctionnait l’éducation nationale, et il m’a semblé que c’était une grosse machine à broyer les individus, et les différences. Les enseignant que j’ai rencontrés étaient soit complètement passionnés et s’investissaient à fond, au détriment de leur vie personnelle, soit ils s’étaient résolus à laisser tomber leur vocation pour avoir une vie privée riche. J’ai compris qu’il fallait que je fasse autre chose ; et la musique à cette époque prenait une place de plus en plus importante dans ma vie. Lors de la soutenance de mon mémoire de maîtrise, Écrire avec son sang, j’ai conclu en disant que j’arrêtais la philo, et je n’ai plus jamais remis les pieds à l’université. Je ne suis même pas allée chercher mon diplôme ! Évidemment ce n’est pas perdu. J’ai vécu le fait de pouvoir étudier la philosophie comme un luxe, et quelque chose qui m’a enrichie. Ce furent des années passionnantes et je pense en faire quelque chose plus tard, et mettre à profit ce que j’ai appris, pour monter un spectacle -et c’est une idée qui me trotte en tête- de vulgarisation en quelques sortes. Cela implique que je me documente et replonge dans mes études pour maîtriser le sujet et l’amener où je le souhaite.
Mais durant les recherches que j’effectuais pour mon mémoire, j’en suis peu à peu venue à la conclusion que je préférais vivre qu’analyser et réfléchir. Le virage s’est opéré grâce à une école de musique en Picardie qui m’a offert un emploi jeune à l’époque, pour faire des cours d’éveil musical avec plein d’instruments, pour les enfants à partir de la crèche jusqu’à la fin du primaire. Cela me plaisait d’aborder la musique par le côté ludique, en faisant tout le contraire du solfège : faire découvrir la musique avant d’attaquer les parties rébarbatives. Et puis j’ai commencé à jouer dans plusieurs groupes qui tournaient plus ou moins bien professionnellement, et cela m’a donné la possibilité de vivre de la musique. J’ai alors lâché cet emploi, que je trouvais malgré tout génial.
 
-Comment en es-tu venue au théâtre?
-Le premier groupe vraiment sérieux au sein duquel j’ai joué était un trio de swing Manouche, 2 guitares/contrebasse, Samarabalouf, très énergique, et assez rock’n’roll, bien qu’acoustique. Il m’a permis de faire des cachets durant un an et demi, mais humainement cela s’est assez mal passé. Et puis par le biais de ce groupe, j’ai rencontré une équipe de théâtre, à laquelle j’ai participé en tant que contrebassiste. Elle était dirigée par Jean Louis Hourdin, un homme formidable, humaniste, qui partait jouer dans les petits villages pour apporter du théâtre politique abordable aux populations locales. Il ne se considérait pas comme metteur en scène, mais comme chef de troupe, et avait instauré une égalité de salaire pour tout le monde, lui compris, et instillé un esprit de fonctionnement démocratique au sein de l’équipe. C’est une personne qui m’a beaucoup influencée, et permis de rencontrer d’autres comédiens, ce qui fait que grâce à lui, je me suis engouffrée dans la voie du théâtre et j’ai délaissé un peu les groupes musicaux que je fréquentais. J’ai travaillé avec la Cie Le Temps De Dire, dirigée par Paul Fructus, un mec très engagé avec qui j’ai fait plein de musiques de spectacles en direct dans la région de Marseille ; c’était ma petite famille théâtrale pendant plusieurs années.
Puis lors d’une tournée théâtrale, j’ai rencontré Joe, en 2005, et cette rencontre a été une révélation. Nous nous sommes vite rendus compte qu’on avait plusieurs amis en commun, et qu’on s’était plusieurs fois croisés de près. En fait la première fois que j’avais vu Joe, sans le connaître, c’était au Zénith de Paris, lors du concert des Pogues, dont son groupe, Sons Of The Desert, assurait la première partie. C’était un des premiers concerts de ma vie. D’ailleurs Joe a plein d’anecdotes de fous avec les Pogues, et les Négresses Vertes, des histoires de coulisses. Nous nous sommes par la suite croisés plusieurs fois, sans nous rencontrer, jusqu’au jour où ça s’est fait. Ça a été comme une évidence entre nous. Comme j’avais une admiration sans borne pour le musicien qu’est Joe, le fait qu’il ait confiance en moi et m’encourage m’a beaucoup aidée. 6 mois plus tard nous nous installions ensemble à Bordeaux.
 
-Et comment avez-vous atterri à Bordeaux?
-J’avais auparavant une image exécrable de la ville, où j’étais venue quelques fois, et qui m’avait laissé une impression de glauque. Et puis Joe qui vivait à Toulouse à l’époque cherchait un point de chute à mi chemin entre sa ville et la mienne, et comme il avait beaucoup d’amis ici, il a proposé Bordeaux. J’étais un peu perplexe, mais je lui ai fait confiance, et nous nous sommes vite intégrés, grâce à ses connaissances, qui sont devenus nos amis. Néanmoins comme je n’avais pas ici de relation dans le milieu du spectacle, j’ai commencé à travailler seule, et développer mes projets musicaux et théâtraux pour enfants, avec deux instruments, contrebasse et violoncelle. J’ai participé à plusieurs spectacles "Le Frichti de Fatou", de et avec Faiza Kaddour et la compagnie Tombé Du Ciel, alors que j’étais enceinte, jusqu’à la veille du terme de ma grossesse : ça fera une belle histoire à ma fille, se dire qu’elle était en quelque sorte avec moi sur scène, dans mon ventre, pendant que je jouais. A partir de là j’ai développé des projets personnels, sans savoir vraiment si je serais capable de créer ces spectacles, toute seule. Il fallait se lancer dans l’aventure!
 
-Qu’est-ce qui a guidé les choix des thématiques de tes spectacles?
-Une idée me tenait particulièrement à cœur : monter des spectacles où se mêlent les récits de René Fallet et les chansons de George Brassens. Cette idée me trottait dans la tête depuis longtemps, de confronter les deux univers de ces artistes, qui étaient proches l’un de l’autre. Il y a eu en tout 3 spectacles : "Les vieux de la vieille", "Le braconnier de Dieu", et "Le Beaujolais nouveau est arrivé". Par la suite, moi et Joe avons monté Bulle ou la voix de l’océan, toujours d’après un roman de Fallet. Nous étions en contact avec la femme de Fallet, et elle nous appelait parfois pour nous donner des idées ; en outre elle nous a permis de rencontrer des gens qui l’avaient connu, et de visiter sa maison, de sorte qu’on est un peu rentrés dans son intimité. C’est un privilège énorme. Pour moi envisager une lecture de son œuvre avec des chansons de Brassens pour support a une certaine cohérence, puisque d’abord les deux hommes étaient proches, et qu’ensuite ils ont en commun cette façon de savoir exprimer des énormités de manière très drôle, avec du style et de la classe, et un vocabulaire assez fleuri. Brassens était un personnage extrêmement cohérent avec ses idées, complètement dégagé de la dimension paillettes et succès ; il avait des rapports très vrais avec les humains. Et Fallet, avec un côté relativement provocant, était comme lui. J’ai pris plaisir à monter ces trois spectacles, mas il n’y en aura pas d’autres pour l’instant, car j’estime avoir visité la chose comme je le voulais.
Bizarrement, contrairement à beaucoup, je n’avais pas écouté Brassens dans mon enfance ; c’est vers l’âge de 18 ans que j’ai vraiment découvert ses chansons, au départ pour jouer dans la rue. J’avais appris plus de 80 chansons, et il est vrai qu’à force de chanter dans la rue, la notion de trac devient totalement étrangère ; et, qui plus est, j’ai acquis une certaine pratique de chanter tout en jouant de la contrebasse, ce qui n’est pas évident au début. En ce moment même, je tente de chanter en jouant à l’archet, mais c’est plus dur, comme si on jouait deux mélodies en même temps.
J’ai un autre spectacle pour jeune public sur Bobby Lapointe, Dans la valise de Bobby ; les enfants sont très sensibles à son univers. Quand une idée me vient, j’essaye de la pousser jusqu’au bout.
Par ailleurs, j’ai aussi monté un spectacle de berceuses, "Contreberceuses du monde entier". C’est une matière fort intéressante, car c’est le domaine des femmes. Et elle relève d’un fond culturel qui se transmet oralement. C’est sans doute la première musique que l’on entend dans sa vie, et peut-être même la première musique de l’humanité. L’idée est de faire tenir le rôle d’un bébé au yukulele, et à la contrebasse celui de la grand-mère, qui lui chante des berceuses de différentes cultures, en l’entraînant à la visite de pays étrangers. L’envie de ce spectacle était partie pour moi d’un besoin un peu égoïste de connaître des berceuses. Et puis il s’est étoffé des berceuses d’une quinzaine de pays différents, et va certainement encore s’enrichir. Je pense que les berceuses ont un rapport étroit avec la mort, comme si la mère qui chante la berceuse se rassurait vis à vis de la mort, et rassure l’enfant avec une régularité. C’est pour cela que les berceuses se jouent sur le même rythme que le cœur. Elles signifient "ne t’inquiète pas, tu peux t’endormir, car demain tu vas te réveiller". Souvent les enfants n’arrivent pas à s’endormir, à cause de la peur de la mort : associer le sommeil à la mort est présent dans l’inconscient humain.
Et puis nous avons, moi et Joe, ce spectacle en cours, "Finn Mc Cool", qui est très important pour Joe, du point de vue de ce qu’il a envie de transmettre de sa culture irlandaise. Il va traduire des contes, et nous allons les arranger et les retravailler.
Parallèlement, nous travaillons plusieurs compositions à la demande d’une amie, Mélanie Gribinski. Elle expose ses photos au marché des Capucins, à l’occasion de la parution de son livre, La double vie des Capus, qui a pour objet des portraits de travailleurs du marché, qui ont une double vie, commerçants la journée, et artistes la nuit. Elle nous a demandé de composer une musique, et de venir chanter au marché pour l’occasion, en petits groupes, qui finissent par se rejoindre et se retrouver au milieu. L’idée est d’investir le lieu et de le vivre autrement.
 
-Le marché des "Capus" est pratiquement un des derniers -sinon le dernier- lieux populaires de Bordeaux. Joe nous parlait de l’évolution inquiétante de la ville, qui voit disparaître les quartiers populaires et en même temps les lieux alternatifs d’expression artistique. Quel est ton regard sur ce changement?
-Je ne peux pas vraiment juger l’évolution de Bordeaux, car je n’y habite que depuis 8 ou 9 ans. Nonobstant j’ai constaté comme beaucoup que bien des lieux de musique alternative ont fermé, et que beaucoup d’autres sont en difficulté. Il serait dommage qu’au final il ne reste que la patinoire de Mériadeck pour faire passer les grosses pointures, et que tout le foisonnement de la vie underground bordelaise disparaisse.
Dans les lieux populaires comme la marché des Capucins, on constate encore la mixité des milieux sociaux : différentes populations s’y côtoient et s’y rencontrent, et c’est intéressant, même si c’est un équilibre fragile. Tout n’est pas rose ici. Les quais de Bordeaux tels qu’ils ont été refaits offrent un poumon à la ville, et un lieu de promenade agréable. En revanche, en tant que parent d’élève, je vois, en m’investissant dans les conseils de vie scolaire, combien l’entretien des écoles reste précaire. On a l’impression que dès qu’une amélioration n’est pas visible, elle n’intéresse pas les fonds publics. Il faut des années de lutte pour obtenir ne serait-ce qu’un préau, pour que les enfants puissent sortir faire leur récréation à l’abri, et personne ne bouge, jusqu’à ce qu’on arrive à solliciter l’attention des gens en faisant venir Sud-Ouest ou France 3. L’école maternelle d’à côté ayant ouvert une classe supplémentaire, elle ne disposait plus de salle pour la récréation, et les enfants étaient contraints de rester dans leur classe pendant la récréation, alors qu’ils ont besoin de s’aérer pour "débrayer". On a demandé un préau, et depuis 4 ans, rien n’a été fait. C’est typique de Bordeaux : on améliore l’état des façades, mais si un lieu délabré ne se trouve pas dans un quartier dont les résidents vont se plaindre et faire du bruit, rien ne se fait.
 
-Rencontres-tu des problèmes pour trouver des lieux où jouer tes spectacles?
-Je travaille beaucoup avec les médiathèques de plusieurs communes dans la région, car j’ai par ce biais un petit réseau de gens qui me connaissent et me font confiance. Et dès que je monte un projet nouveau, ils regardent si la thématique les intéresse et font appel à moi. De ce fait je n’ai pas besoin de demander des subventions ; c’est l’avantage de créer des formes légères de spectacle, que je suis seule à jouer : je suis autonome, et comme il n’y a personne d’autre à rémunérer, le coût est relativement léger pour les communes. C’est une chance énorme, qui me donne beaucoup de liberté dans mon travail. Et puis pouvoir jouer dans la région me permet de trouver un équilibre entre mon activité et ma vie familiale. Tandis que Joe part souvent loin, parfois pendant plusieurs jours, je n’ai pas besoin de m’absenter très longtemps : je peux partir monter un spectacle à 8h du matin pour une école, et être de retour pour 12h.
 
-Comment cela se passe, quand on joue devant des publics si particuliers?
-Avec les tout petits, à l’âge de la crèche, c’est fascinant de sentir que quelque chose se passe, qu’ils sont très réceptifs. Ou pas du tout parfois. C’est un public complètement imprévisible, qui m’effrayait au départ, tant j’appréhendais les réactions. Ils auraient pu tous se mettre à pleurer ! Et en fait ce n’est pas du tout un public homogène : les réactions sont encore plus individuelles et différentes que chez les adultes. Les enfants n’ont pas à cet âge d’instruction musicale, ils ne sont pas formatés, et ne possèdent que leur propre personnalité pour aborder le spectacle. Évidemment nos filles, à moi et Joe, apprennent la musique, le rapport à l’instrument. On considère qu’il est normal d’apporter cela aux enfants ; c’est comme leur enseigner à lire et écrire, ou leur apprendre l’Anglais, puisque nous sommes un couple bilingue. Mais travailler avec les enfants en bas âge par un abord ludique et sans appréhension de la musique me plait vraiment.
En fait jouer devant des publics particuliers est venu un peu par hasard, car nous avons eu l’opportunité de le faire. Avec Joe, nous avions chacun des expériences théâtrales avec des tournées confortables et conventionnelles, assez conformistes, et nous ne nous étions pas vraiment confrontés à des gens dont on peut changer la vie, ou, tout au moins, un moment de vie. Se retrouver à jouer au service des grands brûlés ou en prison est une expérience brutale et très forte émotionnellement. C’est Didier Estèbe, le directeur de la salle de concert Le Krakatoa, qui s’intéresse beaucoup au milieu médical, et qui avait développé des projets avec Le Krakatoa et des hôpitaux, qui nous a le premier proposé de jouer au service des grands brûlés. Puis nous avons eu la possibilité de jouer pour des enfants handicapés, et ça a été une révélation pour Joe, parce qu’avec les instruments, on a une communication complètement différente avec les gens. Joe a pu faire des expériences avec ces enfants souffrant d’un handicap mental et les différents instruments qu’il maîtrise, et voir comment fonctionne la communication avec des enfants dépourvus de communication verbale. Ils ont une réaction très brute et honnête. C’est sur que jouer devant ces publics là peut s’avérer parfois lourd, voire glauque, mais le fait d’être deux à s’épauler et se soutenir nous rend plus forts psychologiquement, et cela me permet de me confronter à des situations qui serait plus dure à vivre seule. Par exemple si je vais jouer devant les malades en soin palliatif, au bout d’un moment ça peut être très dur. Il faut vraiment se préparer pour éviter de se retrouver dans une situation où on a l’impression de ne pas être à sa place. J’ai joué devant des personnes sans domicile, et il s’est passé beaucoup de choses dans l’échange. il ne s’agissait pas de leur apporter quelque chose avec condescendance : c’était une rencontre humaine avec des gens qui vivent une autre réalité. Mon père anime des café-philo dans les prisons, et un jour un détenu lui a dit "dans ma tête, je suis plus libre que vous", et cela l’a interpellé. Il s’est effectivement demandé si lui dans sa condition sociale n’était finalement pas moins libre que cette personne qui vivait une autre réalité. D’autant qu’on ne connaît jamais la personne qui est en face, son parcours, son degrés d’instruction, sa trajectoire, ses expériences. C’est peut-être aussi pour cela que ces gens apprécient qu’on s’expose à eux. Évidemment pour l’instant jouer dans ces endroits relève quasiment du bénévolat, car financer des spectacles en milieu hospitalier ou pénitencier ne fait pas partie vraiment des priorités de la société. Heureusement qu’il y a des structures comme Le Krakatoa pour organiser ces rencontres dans de bonnes conditions.
 
Itza Blast
 
 
 
-S’impliquer dans la vie sociale et politique te semble-t-il important?
-Étant syndiquée -et même si je comprends qu’on puisse avoir des réserves sur certains syndicats, cela me semble important de l’être-, je suis la lutte des intermittents comme je peux avec le temps dont je dispose. Dans le milieu musical on a du mal à s’organiser, car contrairement à une entreprise dont les salariés peuvent se réunir, nous sommes éparpillés. Au début la confusion -voire l’amalgame- faite entre intermittents et précaires m’a gênée, car on a quand même un système unique au monde, qui est assez protecteur, et avec la législation débattue, c’était les mieux lotis parmi les artistes qui étaient le plus touchés, et visés par le plafonnement de leurs revenus. Parler de précarité concernant des gens qui gagnent plus de 4000 euros par mois, c’est déplacé. Mais la colère des intermittents vient surtout du fait que l’accord de mars ne tient absolument aucun compte des propositions qui ont été faites par les intermittents depuis 10 ans, dans le soucis d’orienter le système vers quelque chose de plus mutualiste et solidaire vis à vis de ceux qui galèrent le plus, pour leur garantir un minimum vital. Dans le système actuel, plus on gagne, plus on touche d’indemnités. On a donc l’impression d’un dialogue de sourds. De plus le système est très complexe : on ne sait jamais où on en est, quand on a un quotas d’heures à la limite du requis. Moi même je trouve ces questions très compliquées ; par ailleurs il y a toujours la peur d’une tentative de récupération politique, qui dissuade beaucoup de gens de s’impliquer.
A Bordeaux la lutte a pris un tournant en abordant d’autres volets de la loi, et s’est élargie vers un combat contre la précarité, dans lequel nous tentons de relayer la parole des plus exclus, en lien, entre autres, avec A.C (Action contre le Chômage). Il est très dur de mobiliser les chômeurs, car d’abord lorsqu’on est chômeur, on ne le crie pas sur les toits, et ensuite ces gens n’ont pas de lieux où se réunir et ne s’investissent pas dans les syndicats traditionnels de travailleurs auxquels ils se sentent étrangers. Donc quand ils sont attaqués, personne ne défend leurs droits. Nous, ayant une visibilité grâce au fait qu’on peut monter sur scène et prendre la parole, nous devons de faire écho à leurs revendications et alerter sur le danger de virer à une société à l’américaine, où on ne s’occupe plus des plus démunis. Des gens qui travaillent à l’heure actuelle, bien qu’ayant un salaire, ne peuvent pas payer un loyer et dorment dehors ou dans leur voiture ; c’est intolérable !
J’ai beaucoup joué à Florange. On a monté un spectacle pendant un mois avec La Cie Le temps de dire, sur la mémoire ouvrière de cette région, qui a connu beaucoup d’implantation d’usines par le passé et est désormais en crise. Le spectacle, organisé avec un café associatif, Le Gueulard, présentait des témoignages de gens. J’ai gardé pas mal de liens là bas. Les habitants se sentent coincés, car ils n’ont pas de travail ; bien sur ils ont envie de changer de région et de bouger, mais comment faire sans argent? Envisager de vivre autrement est très compliqué pour eux : ils gagnent juste de quoi survivre, et leur horizon est complètement bouché.
En ce moment mon engagement est plutôt local, par le biais des associations de quartier, comme Yakafaucon, où on peut se battre pour des choses très concrètes comme l’amélioration de la vie scolaire, de la qualité de la nourriture, ou l’urbanisation du quartier par exemple. C’est important de s’investir dans le local, et de militer aussi de manière plus générale, comme le fait l’association A.T.T.A.C, qui se bat pour obtenir la taxation des transactions financières.
 
-Peux-tu nous dire quelques mots de tes projets?
-Je pense à un spectacle sur les sages femmes, autour de la naissance et des premiers instants de la vie -qui sont aussi si proches de la mort-, en m’inspirant de témoignages et de la façon dont cela se passe dans différentes cultures de par le monde, de rites traditionnels aussi. Par exemple en Algérie, la coutume veut de placer un couteau sous le lit des bébés, pour éloigner le mauvais œil. Pour tout dire, en cherchant sur internet des chansons ou des chants traditionnels relatifs à la naissance, je n’ai trouvé que des chansons de Pagny, Obispo ou Dion, et cela m’a surprise de réaliser que la plupart des chansons abordant ce thème sont assez niaises et mièvres. Un accouchement, c’est tout sauf "cul-cul", rose ou bleu pâle. J’y associerai plutôt des couleurs vives et violentes. Personnellement pour avoir vécu des accouchements chez moi, je trouve que les sages femmes accomplissent un travail dingue, à accompagner un moment crucial où tellement d’enjeux sont présents.
Par ailleurs j’ai pris et continue de prendre des cours au conservatoire, à la base pour acquérir un meilleur jeu à la contrebasse, et je me suis prise au jeu de suivre un cursus. Une fois par semaine, nous jouons en orchestre, et les sensations sont géniales. J’ai eu l’occasion de faire un remplacement à l’O.N.B.A [Orchestre Nationale de Bordeaux Aquitaine], ce qui fut une expérience très forte, où j’ai ressenti de puissantes sensations. Et comme cela demande une concentration énorme, car il ne faut pas mettre la moindre note à côté, sous peine de plomber l’ensemble de l’orchestre, cela m’a apporté une motivation supplémentaire pour maîtriser mieux l’instrument, et savoir jouer dans plus de registres musicaux. L’orchestre du conservatoire présente une mixité générationnelle intéressante, la moyenne d’âge des musiciens étant de 18-20 ans, à part quelques violonistes prodiges de 14 ans, et les contrebassistes, qui ont en général plus autour de 30 ans !
J’en profite pour prendre également des cours de direction de chœur, avec un enseignant du conservatoire, Eduardo Lopez, qui est brésilien, et maîtrise autant le classique que la culture de chant tribal transmis oralement. J’y suis venue car la chorale de l’association de quartier Yakafaucon m’avait demandé un coup de main pour la trentaine de personnes qui y chantait. C’est une belle expérience qui se poursuit depuis 2 ans, dans une très bonne ambiance. Le chant est très important pour moi, d’abord parce que c’est un instrument gratuit dont tout le monde dispose, ensuite par les frissons qu’il offre. Samuel Beckett disait que quand on n’a plus rien, on peut toujours chanter : le chant, c’est ce qu’il nous reste, et qu’on ne peut pas nous prendre, c’est ce qu’on peut partager. Et en temps de crise, cela fait partie des choses auxquelles on peut toujours se raccrocher. Chanter ensemble instaure un rapport entre les gens qui n’est pas marchand, un rapport sain, sans arrière-pensée d’utilisation de l’autre. D’une manière générale, quand on fait de la musique ensemble, les énergies se superposent pour créer quelque chose de plus.
Le nombre de participants à la chorale est très variable et fluctuant, car j’ai voulu que les inscriptions soient gratuites et libres. Ne pas imposer trop de contrainte, et c’est une tolérance qui a un prix, à savoir que je ne sais jamais combien on va être pour chanter, mais on se retrouve quand même souvent à une vingtaine de personne. Je fonctionne dans un système d’échange : je propose aux gens de venir garnir mon panier avec ce qu’ils veulent. Donc je me retrouve avec des pots de confiture, du vin, des choses beaucoup plus personnelles aussi comme un livre ou un disque que les gens aiment et ont envie de me faire partager, et qui me parle d’eux. Cela permet de sortir des rapports marchands, d’avoir d’autres échanges. Bien sur ce n’est qu’une goutte d’eau : un "petit grain". Ce n’est pas pour rien que notre café associatif se nomme ainsi. Mais il y a des petits grains partout, car beaucoup de gens ont envie de vivre autrement avec d’autres rapports, d’être bienveillants. Contrairement à ce qu’on nous répète, les humains ne sont pas si individualistes et cyniques que ça.
Je découvre d’autres mondes à chaque fois, au grès des projets nouveaux et des virages artistiques : le théâtre, les groupes de musique, les spectacles représentent une diversité infinie de chemins, et cela me plait de ne pas envisager la vie artistique comme une carrière toute tracée avec un objectif déterminé au bout. Et puis, moi qui n’aie jamais écrit, j’ai prévu de me mettre à l’écriture.

Le Vieux de la Vieille
 
Miren Funke


Extrait de l'interview de Loïc Lantoine par Effie sur France Bleue Nord

Loïc Lantoine : J'peux vous dire de quelle manière j'ai rencontré Joe, mais la toute première fois qu'on s'est vus, il m'a appris que sa femme était une grande amie à moi. On est sur des vecteurs de vie quoi !



Entre 2001 et 2006, avec contrebasse et violoncelle, elle compose (seule ou à plusieurs) et interprète des musiques pour le théâtre, notamment Woyzeck avec Jean-Louis Hourdin, (nominé aux Molières en 2005 pour la meilleure troupe), et de nombreuses pièces avec Paul Fructus, Cie le temps de dire (Echappées d’elles avec Eloïse Brunet, Besoin de Personne (s), Le murmure des eaux, Les voies de l'avenir…).
 
Elle rencontre le multi-instrumentiste Joseph Doherty en 2005, l'épouse et lui emprunte son nom ! Ils s'installent à Bordeaux et jouent à l'occasion en duo.
Elle commence aussi à proposer en solo, des contes en musique pour enfants.
En 2006, elle écrit et interprète la musique du spectacle en duo avec Faïza Kaddour, Le Frichti de Fatou (170 représentations à travers la France) avec la Cie tombés du ciel, puis Djoliba, l'or des pauvres, de Faïza également. En 2009, soutenue et conseillée par son amie Faïza Kaddour, elle adapte Les vieux de la vieille avec les chansons de Brassens, puis elle continue à se consacrer à des créations en solo (Le braconnier de Dieu, Le Beaujolais nouveau est arrivé, Dans la valise de Boby, Contreberceuses du monde entier).

 
 
 
 

Et chez Boby Lapointe, on parle aussi de la "Valise de Boby"


 

 
Entre temps, le duo avec Joseph est devenu trio grâce à la rencontre avec la batteuse Stéphanie Larroque-Loumiet, ils forment alors le groupe It's a Blast ! ..... leur musique sur la page It's a Blast !
 
Bordeaux février 2012 - It's a Blast !


 



Mais la collaboration avec Joseph ne s'arrête pas là : ils adaptent en musique le roman de René Fallet, Bulle ou la voix de l’océan, et montent ensemble des spectacles (contes et chansons), en particulier dans des contextes inhabituels (pour des handicapés, des grands brulés, en prison...)

Bulle ou la voix de l'océan peut s'écouter sur la page de René Fallet


 
 
En 2013, elle chante avec sa contrebasse, en compagnie de Priscille Cuche, dans le spectacle « Dites moi, suis-je belle », Cie Forget me not.
Actuellement, elle suit des études avec Roland Gaillard en contrebasse et Eduardo Lopes en direction de chœur, au Conservatoire de Bordeaux. Elle joue de la contrebasse au sein de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine pour le concert de clôture des Chorégies d’Orange 2013 (Un bal masqué de Verdi ).

 


 






























































 










 
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