Jean Corti est un accordéoniste et compositeur français né en 1929.
Accompagnateur de Jacques Brel durant six ans à partir de 1960, il compose la musique de plusieurs chansons, soit seul  (Les Bourgeois), soit avec Brel et Gérard Jouannest  (Les Vieux, Madeleine, Les Toros), soit avec Gérard Jouannest (Titine).
Il accompagne Georges Brassens à la contrebasse (et oui !), Barbara, Henri Tachan et Alain Bashung.


in "
Les Miscellanées de la chanson française"  Par Bertrand Dicale

Il collabore régulièrement avec les Têtes Raides dès le milieu des années 1990 ; les membres du groupe le persuadent de publier ses propres albums (produits par Mon slip, le label créé par le groupe).
2001 : Couka
2007 : Versatile (avec notamment Loïc Lantoine et Allain leprest)
2009 : Fiorina (avec, notamment, Allain Leprest, Thomas Fersen, Loïc Lantoine). 

Interview de Zaza Fournier et Jean Corti

 
 




 


Jean Corti et Allain Leprest parle des accordéonistes,
surtout de Mimile et les Ramulots et Joe Privat



Jean Corti et Olivia Ruiz au Bataclan
Jean Corti c'est toute une vie d'accordéon, dont six années avec Jacques Brel. Il sera en concert au Bataclan le 11 juin (2007), à Paris, et y a convié Olivia Ruiz, Les Têtes Raides et Loïc Lantoine, entre autres...

 

 
Loïc Lantoine et de Jean Corti à la Bande Passante
(Son pas beau, mais y'a rien d'autre)

En 1960, Jean Corti est embauché par Jacques Brel. Six ans de bonheur, de folie, de tournées, de chansons. Au passage, il compose Madeleine, Les Vieux, Les Bourgeois, Titine, Les Taureaux… Il arrête sa collaboration avec Brel en 1966, six mois avant que ce dernier ne quitte définitivement la scène.
 
Il croisera les chemins de Brassens (l’accompagnant à la contrebasse !), Jo Privat, Armand Lassagne, Barbara, Michel Petrucciani, Alain Bashung, Rita Mitsouko avec lesquels il va également jouer ou composer.
 
Puis Jean Corti rencontre une bande de mômes qui jouent drôlement de drôles de chansons. Très vite, l’amitié avec les Têtes Raides devient un compagnonnage de musiciens.
 
Aujourd’hui il sort “Versatile”, entre valse et jazz, mélancolie et ivresse, nostalgie et élan. Un autoportrait ? Pas seulement. Tout son album ressemble aussi à sa génération, à son univers, à sa langue, à cette culture sublime qui semble échappée des photos de Robert Doisneau ou des pages de Raymond Queneau. Jean Corti y joue ses propres compositions (Versatile, Place Montmartre, La Ritale…), des classiques de la chanson française (La Javanaise, Ma p’tite chanson, Les Feuilles mortes...), des mélodies immortelles du cinéma ou du bal. Pour cet album Jean corti s’est entouré de grands du jazz : le contrebassiste Jean Philippe Viret (Didier Lockwood, Marcel Azzola...), le guitariste Jean Marie Ecay (Jacques Higelin, Tom Novembre…) et le batteur Philippe Delestre.
 
L'artiste sera sur scène le 11 juin au Bataclan avec les Têtes Raides, Loïc Lantoine, Olivia Ruiz et d’autres invités...
 
Allain Leprest et Jean Corti au Bataclan le 11 juin 2007

La gitane
Paroles: Allain Leprest. Musique: Richard Galliano
 
Je la voyais danser, danser
La gitane sur le paquet
Des cigarettes de papa
Elle avait une robe en papier
Les yeux bleus comme la fumée
Et la peau couleur de tabac
 
Eh, señorita SEITA
Ce soir je vais craquer pour toi
L'accordéon de mes poumons
Sur cette fine silhouette
Et ses castagnettes muettes
Dans la nuit noire du goudron

 
 

Viens me donner à la tétine
Ces paroles de nicotine
Qui mettent ma gorge au supplice
Quand cent mille bouches te baisent
Du bout filtre jusqu'à la braise
Dans un champ de papier maïs
 
Descend jusqu'au fond du mégot
Chanter du rocko-flamenco
En grattant mes cordes vocales
Danser les pieds nus dans la cendre
Allumer ma bouche et entendre
Battre mon cœur de caporal
 
O belle brune qui se fume
Dans ce siècle où tout se consume
Entre nos doigts jaunes et se jette
O toi qui portera mon deuil
Demain couché dans le cercueil
De mon étui de cigarettes
 
O toi qui portera mon deuil
Demain couché dans le cercueil

De mon étui de cigarettes

Jean corti et Loïc lantoine : "Manneken Piss" et "Ma p’tite chanson" au Bataclan le 11 06 2007 
Ma p'tite chanson
Paroles : Robert Nyel
Musique : Gaby Verlor
 
{Refrain:}
Qu´est ce qu´elle a,
Mais qu´est ce qu´elle a donc
Ma p´tite chanson?
Qu´est ce qu´elle n´a,
Mais qu´est ce qu´elle n´a plus
Ma p´tite chanson
Qui ne te plaît plus ?
 
Elle avait toutes les qualités
Elle ne ressemblait
A aucune autre chanson
Elle mettait au fond de ton cœur
Autant de couleurs
Que de fleurs au balcon
Elle parlait d´amour et de joie
Et lorsque parfois
Elle changeait de ton
Elle prenait un air attendri
Comme un enfant qui
Demanderait pardon


 
{au Refrain}
 
Tu n´as plus rien à lui offrir
Pas même un sourire
Un instant d´attention
Elle a dû sans doute vieillir
Comme un souvenir
Un pauvre air d´occasion
Elle avait vécu avec nous
On partageait tout
Sans faire de façons
Mais c´était y a quelques années
Le temps a passé
Et l´eau court sous les ponts
 
Qu´est ce qu´elle a
Mais qu´est ce qu´elle a donc
Ma p´tite chanson?
Qu´est ce qu´elle a
Qui ne te plaît plus,
Ma p´tite chanson?
Sans toi... elle est fichue



2ème version, que le Manneken Piss : 



Rencontre avec Loïc Lantoine, extrait de l'interview d'avril 2005 pour Radio Evasion:
On parlait de rencontres tout à l'heure. Il y a des grands noms de la musique qui jouent sur Badaboum. Je pense à Jean Corti qui vient avec son accordéon magique sur la chanson "Manneken Pis". C'est une rencontre qui s'est faite via les Têtes Raides et Mon Slip ?
 
Loïc Lantoine : Non, c'est l'inverse. C'est par l'intermédiaire de Jean qu'on a rencontré les Têtes Raides. Lui je l'ai croisé avec un copain dans un bistrot à Paris et il avait son biniou (accordéon) et le copain- qui a des tendances un peu d'entremetteur- a dit : "Ah, faites un truc ensemble". Comme il dégaine rapidement le père Corti, on s'est amusé tous les deux, comme ça directement, un dimanche après-midi autour d'une table après un repas. On s'est amusé quoi. Comme il sortait son disque (Couka) chez Mon Slip, il m'avait invité à jouer avec lui pour la sortie du disque. C'est là qu'on a rencontré Christian (Christian Olivier, chanteur des Têtes Raides) qui a rappelé pour demander : "Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous ?". Et voilà, on a fait un disque…
Mais effectivement, Jean était sur le disque et c'était important parce que dans cette histoire-là, il a une place importante. Et puis non seulement c'est un grand musicien mais humainement c'est quelqu'un de vraiment riche. Il est drôle, il a la patate. On peut le regarder comme un monument historique. C'est lui qui a composé "les Bourgeois", "Madeleine", "les Vieux » (de Jacques Brel), c'est pas rien. Mais à côté de cela, le mec, il fait des rencontres et il est toujours prêt. Ouais, c'est un super bonhomme.

 

Jean Corti est invité à venir faire des cascades
sur scène avec Loïc lantoine et François Pierron.
Il se retrouve donc parmis les cascadeurs
gravés dans les sillons de "A l'Attaque !"
Il joue de l'accordéon sur Je cours



Jean Corti par Jean Corti,
propos recueillis par Bertrand Dicale

"Un jour, j'étais allé voir des copains qui faisaient l'apéro dans une bar du boulevard Diderot, et on m'a présenté un type pour qu'il me fasse écouter ses textes. Mais il était très timide, il n'osait pas. J'ai insisté et, finalement, il m'a balancé ses salades. Alors je l'ai invité à venir sur scène, quelques temps plus tard au Glaz'Art, à la soiré que Mon Slip a organisé pour la sortie de Couka, mon premier album. C'est comme ça que Christian [Olivier] a découvert Loïc Lantoine."



Extrait du Francofan de fev-mars 2009 :
C'est [...] au studio d'enregistrement que nous lui avons demandé de parler un peu de Loïc qu'il connait depuis les balbutiements de sa carrière et qui depuis a chanté avec lui quelque fois sur scène mais aussi sur l'album de Versatile. Jean se souvient bien des débuts de Loïc :
"Il racontait des salades, comme ça, dans des bistrots, de droite et de gauche. Au début, il n'osait pas, il était complètement effacé, et puis, quand j'ai entendu un titre, deux titres, trois titres,  je me suis dit que ce mec là racontait vraiment quelque chose. Il m'a tout de suite impressionné par l'écriture. J'en ai parlé à Christian [Olivier], ça s'est branché un peu comme ça."




Extrait de l'interview de mai 2013 par Alain Pilot pour "la bande passante"
A. P. : On l'aura attendu longtemps ce troisième album, 7 ans. Il a été écrit en fait depuis plus de deux ans. Vous aviez vraiment envie de l'enregistrer après l'avoir fait tourner. Et c'est Jean Corti, l'ancien accordéoniste de Brel, qui vous a  rappelé un jour "Vous les jeunes, vous faites tout à l'envers !". C'est mieux la scène à l'enregistrement ? C'est mieux de commencer la scène et après d'enregistrer ?
L. L. : J'me suis souvent fait la remarque, enfin souvent ..... après deux albums studios .... que au bout de deux - trois mois de tournée, on s'dit "on les taperait maintenant les morceaux, ce serait vachement mieux. C'que Corti m'racontait, c'est que, avec Brel, ils tournaient une saison entière, et les morceaux, ils les explosaient en studio, fastoche, en quelques jours. Et puis c'était pas facile parce que y'avait des micros pendus pour enregistrer les musiciens, puis un micro voix. mais si y'avait un pain, que ce soit voix ou instrument, ben on r'commençait quoi !


Extrait de l’ interview Toulouseblog : Loïc Lantoine, un orfèvre des mots.
Pour cet opus, vous avez tourné avec le groupe avant d’enregistrer l’album en studio. Pourquoi ce choix ?
Tout simplement, ce n’était pas un sondage auprès du public, mais plus le fait de savoir si tel ou tel morceau devait se faire en douceur ou être plus bastonné. C’est une réflexion que j’ai eu avec Jean Corti, un musicien de Jacques Brel. Il m’a dit, «  vous les jeunes, vous faites tout à l’envers. Avant on tournait partout avec nos nouveaux morceaux avant d’entrer en studio pour trois jours. Et là, on envoyait sévère ». C’est plus logique comme point de vue. Actuellement, on est obligé de sortir un CD pour pouvoir booker des tournées et des dates. L’industrie du disque nous a fait évoluer dans cette optique là. J’ai voulu rompre avec ça aussi en quelque sorte !


 
Sur Badaboum (2004), Jean Corti écrit la musique du Manneken Piss.
C'est lui aussi qui joue de l'accordéon sur l'enregistrement studio de Badaboum.



 

Loïc Lantoine chante "Ma p'tite chanson" sur Versatile ,
album de Jean Corti en 2007


Critique Francofan n°5 - juin juillet 2007



Loïc Lantoine et Jean Corti : « Il boit l' fond » (paroles d'Allain Leprest): Soirée Jean CORTI le 22 juin 2009 aux Bouffes du Nord

Y boit l’fond (2009)
Allain Leprestl/ Jean Corti
Interprète : Loïc Lantoine
CD 2009 «Corti Fiorina N°5 »
 
C'est un bar tabac tout étrange
La patronne a des ailes d'anges
La soir ell’ danse entre les tables
Sur des airs de java arabe
On s'y saoûle de thé brûlant
Le patron est le meilleur client
Il est félé du carafon
Y boit l'fond , y boit l'fond
Y boit l'fond
C'est un bar tabac tout bizarre
Suivant l’arrivage au hasard
On y croise des mohicans
Des marins chinois, des toucans
La serveuse a des cheveux verts
Ses seins frôlent le bord des verres
Le patron y marche au plafond
Y boit l'fond, y boit l'fond
Y boit l'fond




C'est un bar tabac tout curieux
Les tabourets y causent entre eux
Des poivrots morts ou disparus
Des reines du cul de la rue
Ton gosier peut y prendre feu
La marée rentre quand elle veut

Quand le patron fuit du siphon
Y boit l'fond, y boit l'fond
Y boit l'fond
Il est zarbi le bar tabac
Y'a un maillot d’ Raymond Kopa
Dédicacé par Poulidor
Suspendu dans le corridor
Jojo ,qu'a fait le conservatoir’
Joue du d’juk-box devant l’ comptoir
Le patron joue du balaphon
Y boit l'fond, y boit l'fond
Y boit l'fond
C'est un bar tabac insoluble
On paie ses clopes au mètre cube
On boit en trinquant ce qu'on doit
El les poignées de main au poid
Un sign’ de croix pour le taulier
Quand son rafiot aura coulé
Y va falloir pêcher profond
Y boit l'fond, il boit l'fond
Y boit l'fond...
Y boit l'fond....

 
 
Il boit l'fond est enregistré sur "Fiorina"


Francofans
 
Sur "Fiorina"  est également invité Allain Leprest
qui interprète "les Bourgeois" 




Interviews de Jean Corti

Azzola, Corti, Lassagne et Olivier Une "dream team" pour l'accordéon
par Philippe Krümm

 
Lundi 28 novembre 2003, place de la Bastille (Paris), au Lounge Café. Dans ce lieu cosy branché où chaque soir des DJs font tourner les platines, une salle au premier étage était réservée pour l'événement. Les premiers sur les lieux furent Marcel Azzola et notre photographe Serge. Armand Lassagne arriva peu après, puis Christian Olivier — chanteur-accordéoniste des Têtes Raides — et quelques minutes plus tard Jean Corti. La belle équipe était au complet. Paroles aux accordéonistes. Récit d'un déjeuner pas comme les autres, comme si vous y étiez.
 
Après un apéritif très sage et une séance photo un peu moins (peut-être un peu longue mais nécessaire), nous voilà à table avec du vin et de l'eau à bulle.
 
JEAN CORTI : Tiens, une San Pellegrino ! J'avais un cousin qui travaillait pour cette compagnie dans les thermes.
MARCEL AZZOLA : J'avais de la famille qui y vivait.
J. C. : Oui mais j'avais un cousin qui y travaillait. Et un jour il m'a conseillé d'acheter des parts de cette source. Je n'avais pas de sous, donc aujourd'hui je ne bois pas de mon eau et je ne suis pas riche. (rires)
 
Comment vous êtes-vous rencontré les uns les autres ?
J. C. : Avec Armand, nous nous sommes connus chez le professeur Guy Ducas à Montrouge. C'était juste après la Libération.
MARCEL AZZOLA :J'ai connu aussi ce professeur mais le mien c'etait Médard Ferrero.
J. C. : Marcel, toujours après la guerre, on s'est croisé chez Fratelli Crosio. J'avais 18 ans, et Marcel 55 ans ! (rires de tous)
M. A. : Voilà pourquoi je ne veux pas me souvenir trop du passé car cela fait toujours dire des bêtises aux autres.
CHRISTIAN OLIVIER (après quelques instants de réflexion) : Je ne veux vexer personne mais le premier nom que j'ai découvert parmi vous, ce fut celui de Marcel Azzola, puis Jean Corti et enfin Armand Lassagne.
M. A. : Il est malin, il garde l'ordre alphabétique. Et les premiers seront les derniers.
C. O. : Il faut dire que quand j'ai débuté l'accordéon, je n'avais pas écouté grand-chose dans ce domaine. Je connaissais juste des chanteurs et chanteuses qui s'accompagnaient avec l'instrument mais c'était tout.
Car j'ai découvert l'accordéon par hasard. Je jouais de la guitare et lors d'une répétition un ami est venu avec un accordéon. J'ai essayé. Et deux jours après, j'ai acheté un biniou. Je me suis tout de suite senti à l'aise avec l'instrument, autant physiquement que pour écrire. J'avais 20 ans. J'ai suivi une seule heure de cours, le prof n'a pas compris ce que j'attendais de cet instrument.
M. A. : Oui, ce qui est important, c'est que le professeur comprenne chaque élève. C'est la première chose à faire quand on se dit pédagogue.
 
Et vous, à quel âge avez-vous commencé ?
M. A. : 8 ans.
J. C. : 9 ans.
A. L. : Vraiment à 10 ans car avant j'avais eu un petit touches piano, puis un diatonique et à 10 ans enfin un “vrai” accordéon.
M. A. : J'avais déjà tâté du violon avec mes sœurs. Puis je suis passé à l'accordéon par la faute au père de Joë Rossi. C'est lui qui a poussé mon père vers cet instrument en lui disant : « Il ne va pas apprendre le violon, il y a des violonistes partout. Alors qu'avec l'accordéon, il gagnera toujours sa vie. » Il ne s'était pas trompé.
J. C. : Tu connais cette histoire, Marcel ? À cette époque, en Italie, quand un garçon naissait, on le jetait contre un mur. Et s'il restait collé il serait maçon : s'il tombait au pied du mur, il deviendrait accordéoniste.
M. A. : J'ai trouvé qu'il existait des similitudes entre le maniement de l'archet et le coup de soufflet.
 
Rêviez-vous de devenir des rois du bal musette ?
A. L. : L'accordéon, c'était une envie car un ami de mon père en jouait. Je ne savais pas trop quels seraient les débouchés.
M. A. : Je fréquentais les bals avec mon père. Il aimait ça, cette musique de fête.
J. C. : J'ai fait du bal, mais parce que je jouais de l'accordéon. Je ne me suis pas mis à cet instrument pour faire du bal. Une chose est sûre : c'est une bonne discipline.
Vous souvenez vous de votre première prestation publique ?
M. A. : Ma première prestation, c'était avec un ami de Médard Ferrero qui jouait le dimanche dans une guinguette à Bobigny. J'allais les retrouver à vélo, et ce que j'avais travaillé la semaine, je le jouais dans cet établissement. Il m'accompagnait au jâse pendant ma prestation, et après je m'installais à la batterie. Je n'étais pas batteur mais je lui faisais une sorte de métronome. Toutefois, mon premier vrai travail, ça a été de me produire dans des brasseries. Parce que l'école Ferrero, ce n'était pas la musique de bal mais plutôt Mozart et Rossini. Comme je lisais la musique, j'ai fait l'affaire tout de suite.
J. C. : Tu as joué dans une brasserie vers Richelieu-Drouot.
M. A. : Oui, à la Taverne de Paris et chez Maxéville. En ce temps-là, il y avait Adolphe Deprince et sa nièce Simone Bultiau au Balthazar. Il y avait tout un réseau. Je suis aussi resté au Globe avec un orchestre de balalaïka pendant quatre ans. J'avais même appris le russe et cela a épaté les gens quand je suis allé avec Yves Montand à Moscou. J'y retourne dans trois semaines… Après une année sabbatique, tout repart de plus belle.
J. C. : On a fini de travailler, Armand ! Marcel revient en force. Je me demandais pourquoi je travaillais si bien en 2003. Fini de pavoiser. Il va falloir baisser les tarifs. (rires)
A. L. : Tu sais, les tarifs n'ont pas beaucoup augmenté depuis dix ans. C'est curieux ce métier, aujourd'hui c'est vraiment dur pour les musiciens.
J. C. : Et depuis que je connais les Têtes Raides, c'est pire. (rires)
A. L. : Mais c'est pour le plaisir !
Y a-t-il une différence entre vos premiers accordéons et ceux d'aujourd'hui ?
J. C. : Ceux de maintenant sont plus légers.
M. A. : Je ne peux pas dire ça, ils ont évolué. Mon premier, c'était un Dedenis trois rangs mais sans basses. Vous pouvez imaginer ce qui s'est passé quand je suis arrivé chez le professeur Paul Seve. Il a fallu que je change d'instrument. Puis je suis parti rapidement car Paul Seve n'etait pas un prof pour moi. Je suis resté six mois.
J. C. : C'était celui de Jo Privat.
M. A. : Et celui de René Sudre.
J. C. : Pour revenir à l'accordéon, si les grosses différences ne se situent pas dans le poids, en revanche les sonorités ont bien changé. Le basson, entre autres, n'existait pas.
M. A. : Je ne me souviens pas de l'accord de mon premier instrument mais mon second, c'était un Coopé avec un accordage et un son magnifique. Mon père l'a vendu pour acheter celui de Joë Rossi. Et le miracle, c'est que j'ai racheté mon Coopé cinquante ans plus tard. J'ai compris pourquoi je gagnais les concours : parce qu'il était bien accordé. Avec Médard, de toute façon, il fallait un accordage parfait.
J. C. : J'avais un Ranco Gugliermo, blanc, avec des perles partout, des lames en “bronze”, un son extra mais un poids redoutable.
M. A. : Accord musette ?
J. C. : Non, j'ai toujours eu des instruments accordage américain avec un peu plus de vibration que maintenant mais jamais totalement musette.
A. L. : Mon premier chromatique, c'était un Bellini trois rangées. À l'époque, on avait du mal à trouver des accordeurs. Alors on prenait un peu les accordéons comme on les trouvait. Aujourd'hui, c'est plus facile d'acheter un accordéon pour un jeune. Peut-être est-ce un peu moins cher aujourd'hui. À l'époque, il fallait vraiment les moyens.
M. A. : Nos parents ont vraiment fait des efforts pour que l'on ait des instruments. Nous, on était cinq mômes et je peux te dire que le paternel a dû vraiment faire des sacrifices. Je ne crois pas l'avoir remercié suffisamment. On ne se rend pas compte on est jeunes.
C. O. : Oui, l'accordéon est un instrument qui coûte cher. On peut trouver une guitare correcte pour apprendre à quelques dizaines d'euros. Un accordéon, ça coûte dès le départ plusieurs centaines d'euros.
M. A. : Je conseille toujours pour débuter de regarder dans les occasions.
A. L. : C'est le piano du riche.
J. C. : On peut aussi en louer un.
A. L. : C'est vraiment plus difficile pour les basses chromatiques. Débuter sur ce genre de modèle, ça coûte encore beaucoup plus cher.
 
Avez-vous participé à des concours ?
M. A. : Oui, ça obligeait à travailler. Ferrero inscrivait ses élèves aux concours. Ça permet d'atteindre des niveaux intéressants. C'est une bonne discipline.
C. O. : Le seul concours que j'ai fait, c'est de former le groupe Têtes Raides.
M. A. : Je ne suis pas une bête à concours mais le peu que j'ai fait, j'ai été content de les faire.
A. L. : C'était une période où il y avait beaucoup à dire sur les concours, il y avait beaucoup de 1er prix.
M. A. : Ce n'est pas grave, le tout c'est de motiver le jeune pour travailler. La préparation est fondamentale.
C. O. : Je n'aime pas trop l'état d'esprit que l'on trouve dans les compétitions, surtout pour la musique. Après, comme dit Marcel, ça pousse à travailler. Mais terminer 1er, 2e ou 25e, c'est pas ma tasse de thé.
J. C. : Moi, ce qui me gêne, c'est quand on parle de “champions du monde”. On est champion du monde de boxe, de course à pied, pas d'accordéon. Je préfère quand on parle de coupe mondiale.
 
Quand avez-vous sorti votre premier disque respectif ?
J. C. : C'est le CD “Couka” en 2001, celui que j'ai fait avec Mon Slip, le label des Têtes Raides. Avant, je jouais avec d'autres musiciens. J'ai placé aussi des titres dans des compilations.
C. O. : Il est en début de carrière !
M. A. : Mes premiers enregistrements, c'était pour des émissions de radios. Je me préparais pour des coupes mondiales. Je me rappelle que j'avais joué une étude de Chopin. C'était en différé. En écoutant l'émission, j'ai été subjugué de m'entendre tellement c'était beau (rires). Je me suis impressionné moi-même. Mes premiers disques, je ne me souviens plus de leurs dates de parutions. J'ai eu un espèce de micmac. J'ai eu deux propositions en même temps. Après une audition pour Pathé-Marconi, on devait me donner une réponse quelques jours plus tard. Trois jours plus tard, je fais une séance studio avec Ermelin chez Barclay. Eddie Barclay m'appelle et me fait tout de suite signer un contrat. Bien sûr, le lendemain, Pathé m'appelle pour que je passe signer. Sur mon premier enregistrement, comme j'ai beaucoup d'amis, j'ai fait participer Gaston Durand à la guitare, Louis Peguri au coup de cymbale, et Borel l'inventeur de l'accordina. Le résultat était propre mais pas formidable. Ça s'intitulait Rose ponpon et papillon, un morceau assez pompier mais Borel explosait avec son accordina. C'était plus des séance d'édition que de musique. Tout comme aujourd'hui, à l'époque une maison de disques ne pouvait pas tout faire. On devait s'occuper soi-même de sa propre promotion, pour se faire voir et pouvoir jouer, pour que le public nous connaisse.
A. L. : J'avais fait deux disques souples pour m'entendre. Mais les vrais enregistrements, cela a commencé à 17 ans avec l'orchestre de Roger Vaisses chez Decca. J'ai fait l'accordéoniste aussi dans l'orchestre musette de la rue de Lappe. Un de mes premiers morceaux, c'était Rue de la Chine de Marcel. À l'époque, j'étais accompagné par Matelo et Sarane Ferret. J'avais moi aussi deux contrats possibles. Mais j'ai dû partir au service militaire et cela a foutu tout à l'eau. Mais quand je suis revenu, j'ai enregistré chez Vega
C. O. : Avec les Têtes Raides, on a sorti notre premier 45 tours en 1987, cela faisait juste six mois que je pratiquais l'accordéon ! (rires de tous) C'était génial, le morceau s'appelait Les petits pois. J'avais un modèle 80 basses. Avant, je composais à la guitare. C'était ma première composition à l'accordéon et cela a beaucoup influencé le rythme, la couleur, l'ambiance de notre musique. Ça a complètement changé mon écriture. À cette époque, on ne jouait que dans les bars.
J. C. : On vient d'ailleurs de se produire dans un bar il y a quelques jours.
C. O. : Une des différences que j'ai avec les trois maîtres ici présents, c'est que je chante et que l'accordéon est un instrument d'accompagnement. Après je fais quelques petites lignes mélodiques. J'ai débuté par le chant qui m'a dirigé vers l'accordéon, lequel m'a fait rebondir en matière de textes, de composition. Mais quand on joue dans les bistrots ça reste un instrument super.
M. A. : C'est ça, la richesse de l'instrument. La démarche de Christian est autre que la nôtre mais l'instrument reste le même.
C. O. : Je suis arrivé au début du renouveau. Quelques années avant, il y avait eu Gérard Blanchard et son tube Rock amadour en 1981. On commençait à entr'apercevoir des accordéons dans le rock. Mais quand on se produsait dans les bistrots, il nous est arrivé de rencontrer des personnes qui ne pouvaient plus entendre une note de cet instrument. Cela rappelait trop la guerre à certains anciens, et pour les plus jeunes c'etait limite ringard.
M. A. : Il y a eu un petit gag avec Blanchard, on faisait une émission pour Europe 1, j'étais assis à côté de lui. Pour passer le temps, je lui ai demandé avec qui il avait étudié. Il m'a regardé et m'a répondu : « Tu te fous de ma gueule ?! » C'était une autre façon d'aborder l'accordéon qui arrivait. Moi, je pensais toujours professeur et étude de l'instrument ; lui, spontanéité et efficacité.
J. C. : J'ai bien aimé cette nouvelle vague. Je suis favorable à tout ce qui peut se développer autour de l'accordéon. On peut aimer l'accordéon sans aimer la valse musette.
 
Quelle est la première personne que vous ayez accompagné ?
A. L. : Eh bien, c'était mon voisin de palier ! Non, sérieusement, j'ai commencé très tôt, vers 14 ans. Tous les week-ends, j'accompagnais des chanteurs et chanteuses, amateurs et semi-professionnels, en alternance avec un pianiste de jazz. Mon éducation musicale s'est faite par les disques d'artistes comme Nat “King” Cole. Sinon, les premiers pros, c'était Audie renall, Ray Boroin. Je passais dans les cabarets, en attraction dans les stades et dans les lieux à chansonniers. Parmi les vedettes de l'époque, j'ai accompagné Georgette Plana.
M. A. : Moi c'était à Ménilmontant, avec Renée Lebas qui interprétait Mademoiselle de Paris.
J. C. : À l'instar d'Armand, j'ai dû accompagné ma voisine de palier, même si lui c'était son voisin. Dans le vedettariat, mon premier ça a été Jacques Brel.
M. A. : Je n'ai pas connu de baisse de régime dans mon travail. Mais j'avais touché a beaucoup de styles. J'avais du métier, comme on dit aujourd'hui. Je pouvais passer du bal au classique, de l'accompagnement au solo à la séance de studio. Et pendant trente ans, j'ai eu mon orchestre de huit personnes.
J. C. : Marcel a été mon employé.
M. A. : C'est vrai, dans ton dancing.
J. C. : Quand j'ai quitté Brel en 1967, j'ai acheté une guinguette au Muraux. J'organisais des bals pour des sociétés de sport, et Marcel est venu deux fois.
 
Alors Jean, une bonne fois pour toutes, comment s'est passée l'articulation avec Jacques Brel entre Marcel et toi ?
A. L. : J'ai failli faire partie des musiciens de Brel. On m'avait contacté, mais j'avais d'autres contrats.
C. O. : Brel avait hésité à m'appeler. (rires)
M. A. : Jean a quitté Brel pour ouvrir son dancing. À ce moment-là, André Dauchy a pris la relève. Par la suite, Brel ne chantait plus, il a fait une pause. Moi j'étais aussi un accordéoniste de séance, comme il y avait Freddy Balta ou Joë Rossi…
J. C. : Les requins de studios.
M. A. : Ce n'était pas si facile, il fallait s'accrocher. Car quand on se retrouve comme moi avec André Oder un jour où je suis arrivé en retard et que le premier morceau c'était le mien, eh bien j'ai ressenti comme un trou noir et je me devais d'assurer. Car en plus, le chef n'a pas voulu changer l'ordre des séances. J'étais anxieux. Une fois mon travail effectué, quand je lui ai demandé comment je m'étais débrouillé, il m'a répondu : « La musique a peu d'importance car il y aura du texte dessus. »
A. L. : On n'avait pas le droit à l'erreur. C'était sur partition d'un seul tenant avec de grands orchestres, parfois des philharmoniques.
M. A. : À l'époque, on se rendait à une séance de studio sans trop savoir ce qu'on allait jouer. Les plus forts c'était sans doute Gilbert Roussel, Freddy Balta. Mais nous, nous étions là aussi.
A. L. : En plus, le reste du temps, on jouait souvent en petite formation. Alors se retrouver au sein d'un grand orchestre, c'était souvent un choc, une vraie expérience. Avec tout l'orchestre dans les oreilles, parfois on avait même du mal à s'entendre jouer.
M. A. : Je n'avais pas ce problème car quand je jouais, tout le monde s'arrêtait pour m'écouter. (rires)
J. C. : J'ai fait quelques séance à l'époque avec Brel, puis Barbara, Cora Vaucaire et même avec Anthony Perkins au studio Pathé-Marconi à Boulogne. La manière de travailler est aujourd'hui totalement différente en studio. Avant, quand on enregistrait live, on n'avait pas le droit a l'erreur.
C. O. : Au sein des Têtes Raides, on travaille aussi avec des partitions. Sauf qu'on n'est pas des requins de studio comme l'ont été ces messieurs. Mais lorsqu'on enregistre un album en live, on a peu de marges d'erreurs possibles.
A. L. : Ce n'est pas la même école. Dans nos disques, si un seul musicien se trompait, il fallait tout recommencer.
M. A. : Mais pour votre live, vous aviez forcément répété. Alors que la folie, c'était d'arriver en séance, de ne pas connaître les morceaux et de travailler à vue avec la partition. Sans droit a l'erreur. Parfois, c'était un peu stupide car en jouant direct on ne joue pas soi-même, on joue la partition mais on ne peut pas développer son propre style. Il faut faire vite. J'ai participé à des musiques de films avec Delrue sans répétition : de la folie. De nos jours, on est prudent, on demande à voir les partitions avant.
J. C. : Oui, il faut recevoir les partitions avant. Pour mettre en boîte ma partie dans la chanson Rosa de Brel, j'arrive au studio Barclay avec mon biniou. Brel me demande si je joue du bandonéon. Je lui réponds : « Oui, j'en ai fait. » Il me répond alors : « Eh bien, va le chercher. » J'habitais a Nanterre, Brel a bloqué le studio en attendant que je fasse mon aller-retour. Tout était en place pour l'accordéon. J'arrive avec mon bando. Je m'installe sur un petit podium. Il me dit : « Donne le La. » J'étais terriblement bas. Vous auriez vu la tête de ceux qui jouaient des instruments à cordes, obligées de se reaccorder ! Ils etaient verts
M. A. : Surtout à l'époque où souvent on jouait à 444. Même Joss (Baselli, NDLR) avait un biniou à 445.
J. C. : C'est la dernière fois que j'ai joué du bando. À part il y a deux ans avec les Têtes Raides qui m'ont fait ressortir la bête.
C. O. : J'avais un bando mais il a brûlé dans un incendie.
J. C. : Tant mieux, maintenant on est tranquille.
M. A. : Dès le début, au dancing, nous étions obligés de jouer du bando. C'est la faute à Fernand Garbazzi
A. L. : Dans le dancing où je passais régulièrement, la patronne m'a obligé à avoir un bando. Je n'en avais pas. Alors je me suis procuré un. Sinon pas de travail.
J. C. : Il fallait les deux, accordéon et bando. Impensable de faire du dancing autrement. Et éventuellement, il fallait maîtriser la contrebasse. J'ai été le premier contrebassiste de Georges Brassens. Pendant six mois, en 1953 a la VILLA BES, avant Pierre Nicolas. Brassens avait déjà composé Le gorille, Les papillons, La mauvaise réputation… Quand la salle applaudissait, il ne savait pas trop quoi faire. Alors il se tournait vers son contrebassiste et me disait n'importe quoi, pour se donner une contenance. Puis il repartait sur un autre morceau. Il n'aurait pas fait un bon accordéoniste car la “banane” (le sourire en permanence, NDLR) il ne savait pas faire ça.
M. A. : Je retravaille de nouveau. J'ai fait une séance avec Georges Moustaki. Et l'autre jour, j'ai participé à une autre séance, j'ai joué sur une reprise de Jacques Brel par Jean-François Bernardi (I Muvrini) et improvisé sur un de ses textes. Avant que la séance soit totalement terminée, pensant que tout était OK pour moi, en plus j'étais assez fatigué — il faut bien se trouver des excuses —, j'ai commis l'erreur de rentrer à mon domicile. Quand les techniciens ont réécouté le deuxième morceau, ils se sont aperçus que celui-ci était abîmé par le bourdonnement d'un portable. Ils m'ont rappelé et laissé des messages sur mon répondeur. Je n'ai pu en prendre connaissance bien sûr qu'une fois arrivé chez moi. Mais il était trop tard, ils avaient rangé la technique. Il ne faut jamais quitter une séance avant la fin totale de l'enregistrement.
 
Parmi la jeune génération d'accordéonistes, quels sont ceux qui vous séduisent ?
M. A. : Il y en a beaucoup. Mais il est très dur de donner des noms. Parmi les maquettes et les demandes de préfaces que je reçois, il y a des trucs magnifiques.
A. L. : J'enseigne toujours un peu. Si on parle dans le temps, il y a une différence. Aujourd'hui, la technique est plus poussé. On a plus de moyens pour les faire travailler. La technique a évolué et les moyens de l'enseigner sont au point. On tâtonne moins. Et comme dit Marcel, on ne peut pas donner de noms. Mais certains sortent vraiment du lot.
M. A. : La relève est assurée. Mais je ne citerai pas de noms. Je les aime tous.
C. O. : Les fans des Têtes Raides ne me demande pas si je peux leur donner des cours (rires). Mais on nous demande des partitions pour jouer dans le style, la ligne mélodique. C'est moins technique que vous trois, c'est sûr. Mais quand on s'est croisé pour la première fois avec Jean Corti, on a d'abord un peu parlé. Et quand on a fait notre première date ensemble, on ne savait pas, ni lui ni nous, de quelle façon le public des Têtes allait l'accepter. On a été très à l'aise de jouer avec Jean, je pense que lui aussi. La boucle était bouclée.
J. C. : J'ai été très agréablement surpris de la réaction de leur public. Pour revenir au renouveau de l'accordéon, je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous. Je ne dis pas que j'ai raison. Certes, tous ces jeunes ont une technique foudroyante. Chapeau bas pour la technique. Seulement, ce que l'on voit à la télé, ça ne m'excite pas du tout. Ils devraient apprendre à faire vivre l'instrument. Et peu d'entre eux le font.
M. A. : Ceux-là passent peu à la télé.
J. C. : Même les très bons, quand ils passent à la télé, le répertoire choisi fait qu'on ne distingue pas leur style. Ils ne font pas avancer les choses et ne s'adressent qu'à la clientèle 100 % musette. Ils ont du mal à proposer autre chose. Ils sont coincés par le marché dit “du musette”.
A. L. : C'est pour cela que lorsqu'ils viennent me voir, je leur spécifie bien qu'il faut qu'ils jouent ce qu'ils ont envie de jouer. Il faut qu'ils fassent connaître au public d'autres répertoires.
M. A. : Tu voudrais qu'ils jouent tes morceaux ! (rires de tous)
A. L. : Non mais souvent, les conseils qu'on leur donne, c'est « le public aime ce style alors joue comme ça ». Il faut oser sa musique. Marcel, Jean et moi, on a pris des risques dans notre musique et pour nos répertoires. Il faut s'affirmer. Et à terme, ça paie. On devient différent et on fait avancer la musique en matière d'accordéon. On sait que cela plaira moins que si on reprenait pour la énième fois Reine de musette, Le dénicheur ou Aubade d'oiseaux, mais peu importe.
 
Vous composez toujours ?
M. A. : Oui, peut-être même des œuvres plus ardues qu'avant.
A. L. : Oui, un peu par vague. Dans mon dernier disque, il y a quelques compositions inédites.
J. C. : Je travaille sur mon nouveau CD pour le label des Têtes. Des morceaux un peu compliqués, barbares, sans paroles. Ce disque devrait sortir en septembre 2004.
C. O. : Au sein des Têtes Raides, on compose tout le temps. Mais moi en plus, il y a toujours l'écriture. Le texte est lié a une musique. Je passe de l'un à l'autre. J'appuie sur la touche du magnéto et je travaille.
 
À l'occasion de Noël et de la nouvelle année, quels sont vos souhaits pour l'accordéon ?
J. C. : Il y a dans cet instrument un tel arc-en-ciel de talent que cela mériterait d'être beaucoup plus médiatisé.
M. A. : On se cantonne trop dans les valses, pasos, javas. Il faut déployer l'éventail, ouvrir de nouvelles voies.
C. O. : C'est un instrument planétaire connu et reconnu dans le monde entier. La France est le berceau de l'accordéon. Mais je trouve que l'on n'est pas assez informé de ce que les autres peuples en on fait. Alors qu'il y a des choses incroyables… Donc partez à la découverte. Sinon mon souhait c'est que Marcel, Jean et Armand viennent en février faire un dimanche après-midi au Bataclan lors de notre série de concerts.
J. C. : Je souhaite que tous les jeunes qui jouent comme des bêtes se réveillent et jouent de la façon dont ils ont vraiment envie. Cela changerait le repertoire et la clientèle…Mais qu'ils ne comprennent pas cela trop vite, parce qu'ils nous piqueraient notre place (rires).
A. L. : Accordéonistes, prenez des risques.
 
Un accordéoniste, ça n'arrête jamais ?
LES QUATRE ACCORDÉONISTES (en chœur) : Jamais… La preuve.
 
Article paru dans Accordéon et Accordéonistes (décembre 2003)




Jean Corti l'accompagnateur de jacques Brel

Vous avez été l'accordéoniste de Jacques Brel, pendant 6 ans, de 1960 à 1966. Comment s'est passée votre rencontre ?
On s'est croisé une première fois en 1959, à Bandol. Jacques était en vacances et moi, je travaillais avec mon orchestre.
Et puis, en août 60, Canetti appelle à la maison. Il cherchait un accordéoniste. La tournée devait durer un mois. Quand les répétitions ont commencé aux Trois Baudets, c'est là que j'ai revu Brel. Je lui ai rappelé Bandol… Il a tout de suite réagit. " Ah oui, l'Orchestre Corti ! Comment tu vas ? Qu'est-ce que tu fais là ? "
Et comme j'accompagnais une chanteuse en première partie de son spectacle, il m'a demandé de rester pour la deuxième. Alors j'ai dit pourquoi pas ! C'est parti comme ça ! J'étais destiné à faire un mois et ça a duré 6 ans !
 
 On peut donc dire que vous l'avez bien connu ?
On s'est bien connu pour la bonne et simple raison que Brel, tout en ayant le talent que tout le monde connaît, était accessible, humain, et sociable. Il n'y avait pas de différence entre la vedette de la tournée et les musiciens. On était tous dans la même galère…
Pourtant, dès le début, je savais que c'était une vedette et que c'était un bon. Mais pour nous, ses musiciens, c'était avant tout un chanteur qui travaillait comme une bête et qui travaillait bien !
Et puis, pour des signatures ou des interviews, il était toujours partant. Et s'il continue d'avoir du succès après 25 ans, et à mon avis encore peut-être pour pas mal de temps, c'est que c'était un chanteur réaliste, comme Piaf ou Brassens.
 
Et ses défauts ?
 Les défauts …il devait certainement en avoir mais en six années je n'ai pas tellement eu le temps de m'en apercevoir…Ceci dit, quand il composait et qu'il avait des difficultés à finir, il se retirait du circuit. Il disparaissait jusqu'au soir. Il était enfermé, cloisonné dans sa chambre et on avait l'impression qu'il nous faisait la gueule. Il était taciturne, bougon, parce qu'il ne pouvait pas finir. Est-ce que c'est un défaut, je ne sais pas.
 
Est-ce qu'il avait des modèles musicaux, des références ?
 Non, il n'écoutait pas les musiques de l'époque, pas de variété. Par contre, il était très féru de musique classique.
 
Comment travaillait-il, lui qui n'avait pas vraiment de formation musicale traditionnelle ?
Il travaillait tout le temps ! Nuit et jour ! C'était un observateur. En tant que chanteur réaliste, il savait observer la vie et les gens autour de lui. Il était capable de passer une nuit entière à discuter avec un veilleur de nuit. Et ce veilleur de nuit ou les gens qu'il côtoyait, il les traduisait en chanson. Madeleine, Mathilde, Frida ont bel et bien existé ! Les Bourgeois, Les Vieux, il les avaient vus quelque part, c'est sûr…

Justement à propos des Bourgeois et des Vieux, vous avez participé à la conception de ces chansons. Comment ?
Pendant les répétitions, avant l'ouverture des portes du théâtre, Brel arrivait et il nous disait: " Essayez de me trouver une musique rigolote ou langoureuse ou triste… " On improvisait jusqu'au moment où il disait " Voilà, ça c'est pas mal, il faudrait développer… ".
Pour Les Bourgeois, il voulait une petite java marrante. Je lui ai proposé un thème. Il l'a transformé pour qu'il ne soit ni trop long ni trop court. Il revenait sur la structure seulement quand il avait trouvé l'ambiance du morceau.

Succès mondial, donc, très vite. Comment se passaient les tournées ?
Beaucoup d'étudiants et de gens d'ambassades, de culture française…. Et dans les pays francophones, les gens venaient écouter Brel, parce qu'ils l'avaient entendu à la radio. Donc, dans tous les cas, il faisait le plein !
Avant d'entrer en scène, il avait ses petites manies, ses tics. Il était assez malade, il vomissait souvent. Il faisait les cents pas, en ruminant, tête baissée, derrière le rideau.

Et pourtant vous avez quand même décidé de quitter Brel avant sa tournée dite d'adieux. Pourquoi ?
J'avais des soucis familiaux… la route constamment, c'est un problème pour la vie de famille. Et c'était non-stop ! 280 galas par an, en moyenne !
Début 66, je lui ai donc dit que j'allais arrêter. On était en Russie. On a passé la nuit dans sa chambre à discuter : " mais qu'est-ce que tu vas faire, mais t'es con…tu vas t'emmerder… à ton âge… ". On était entre hommes, quoi !
D'ailleurs, à ce sujet, on a tort de croire qu'il était misogyne.
Quand Sylvette Allard nous a rejoint aux Ondes Martenot, il n'y a pas eu de problème.
Elevé dans les traditions, il était très poli et galant, mais il ne fallait pas que ça dure trop longtemps. Le besoin de " déconner " reprenait vite le dessus. Et ça, c'était une affaire d'homme.
Pour en revenir à mon départ, on est resté en excellants termes. Par la suite, j'ai acheté une discothèque et comme j'avais du mal à démarrer, il est venu, gratuitement faire l'ouverture. Ensuite, j'ai revu Brel, sur son premier film, qui se tournait près de mon établissement. Puis, après l'Homme de la Mancha, on s'est perdu et je le regrette profondément.
J'aurais pu prendre contact par courrier quand il était aux Marquises. Je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai pas fait. Je devais penser qu'on se reverrait un jour ou l'autre. Mais la vie en a décidé autrement.
 
Quelle est, pour vous, la plus belle chanson de Brel ?
J'ai une préférence pour Ces gens-là . Elle est superbement construite. Brel a vraiment vu tous ces " gens-là " : - l'autre avec sa carotte, le rouquin qu'est méchant comme une teigne…la Frida…. C'est un tableau, cette chanson… un Bruegel…
 
Quelles sont vos activités, aujourd'hui ?
 Je fais toujours de la musique. J'accompagne à l'occasion les Têtes Raides, par exemple. Ils ont d'ailleurs produit mon premier album soliste Couka , toujours à l'accordéon, évidemment.
En tout cas, je me rends compte avec le temps qui passe que Brel était vraiment un grand. Et j'attends toujours la relève…à quelques exceptions près. J'avoue que j'irai volontiers voir Halliday pour son travail sur scène. Mais en général, je trouve qu'on fait des titres à-la-va-vite, sans véritable écriture. Brel, lui, savait raconter des histoires, en trois minutes, le temps d'une chanson.
 
On dit souvent que l'accordéon est le piano du pauvre, ça vous fait rire ou bondir ?
 Ca me fait rire ! C'est cher un accordéon ! On dit piano du pauvre à cause de son côté populaire. Mais c'est ce qui fait sa richesse. Et ça, Brel l'avait parfaitement compris.
 
Interview réalisée par Anne Picard








































































































 
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